“Sinners” de Ryan Coogler.

Alors que la “award season” bat son plein avec les cérémonies reines des cinémas français et américain qui auront lieu respectivement le jeudi 26 février et le dimanche 15 mars, Mixte vous résume les enjeux essentiels de ces événements culturels, entre l’hommage à Jim Carrey, les prises de positions politiques ou le possible sacre de Timothée Chalamet.

1. Des César sous le signe de Jim Carrey
Jim Carrey dans “The Truman Show”.

Les César délivrent chaque année un prix d’honneur à une personnalité étrangère, généralement américaine, qui passe la soirée à s’ennuyer au premier rang en tâchant de sourire poliment aux innombrables clins d’œil enamourés ou humoristiques que lui adressent les remettant·e·s, et qu’un interprète s’épuise à lui traduire à l’oreillette en direct. Il arrive que cette personnalité imprime insidieusement sa patte à toute la cérémonie : c’est ce à quoi on s’attend avec Jim Carrey, l’hommagé 2026, que le maître de cérémonie Benjamin Lavernhe ne cesse de citer ou de parodier dans ses vidéos d’annonce de la cérémonie. Autant dire que l’on doit s’attendre, ou en tout cas qu’on a le droit d’espérer une nuit carreyenne, c’est-à-dire placée sous le signe de l’exubérance, de l’outrance théâtrale et de la libération des pulsions.

2. Timothée Chalamet : enfin la consécration ?
“Marty Supreme”

Pour sa troisième nomination après “Call Me By Your Name” et “Un parfait inconnu”, l’incontournable twink franco-américain est en droit d’espérer décrocher enfin la timbale, d’autant qu’il domine nettement sa catégorie et se détache comme la seule évidence. Certes les évidences ne gagnent pas toujours, et d’ailleurs les hommes ont tendance à gagner tard (témoin son modèle Leonardo DiCaprio, qui a dû attendre sa sixième nomination à 42 ans pour l’emporter). Mais Chalamet est depuis toujours sa propre catégorie, hors de tout pronostic, et “Marty Supreme” se trouve être le véhicule parfait d’une consécration : le film, le rôle (celui d’un jeune garçon charmeur prêt à tout pour être champion du monde), la campagne semblent d’une seule et même matière, une seule énergie, un seul élan qui emporte tout sur son passage. Avec aussi à la clé la possibilité d’une panthéonisation similaire pour son réalisateur, Josh Safdie, qui peut passer du statut de coqueluche de l’indé à celui d’auteur de répertoire.

3. Des attentes fortes en matière de résonance politique

Il y a des années où les échos attendus concernent la vie interne du paysage cinématographique – notamment en cas de crise industrielle majeure ou de mouvement syndical. Mais il y en a d’autres où c’est celui du monde qui doit s’imposer. Et les cérémonies ne peuvent cette année pas se permettre d’ignorer les incendies multiples qui rythment l’actualité de ces derniers mois. Hollywood est de fait plus politisé que jamais, entre le front anti-Trump notamment porté par la voix de Mark Ruffalo aux Golden Globes, ou la question palestinienne qui polarise brutalement l’industrie : Javier Bardem arbore le keffieh partout où il apparaît, 80 personnalités viennent de signer une tribune contre le silence sur le génocide des Palestinien·ne·s, au moment où Washington au contraire réhabilite les anciens répudiés de #MeToo émigrés en Israël (comme Brett Ratner aux commandes du biopic de Melania Trump, produit par Amazon)… En France, on peut évidemment s’attendre à ressentir dans les discours les secousses de la mort de Quentin Deranque, et on gardera aussi un œil sur la question iranienne, avec le film de Jafar Panahi, “Un simple accident” (produit par la France), qui peut compléter sa Palme d’or d’un ou deux César.

4. Une razzia “Sinners” ?
“Sinners”

Adoré aux États-Unis aussi bien par la critique que par le public, plus chahuté en France où il a moins fortement marqué l’année malgré un très beau succès en salles (un million d’entrées), la comédie musicale horrifique et chargée de culture afro-américaine signée de Ryan Coogler, le réalisateur de “Creed” et “Black Panther”, est en tête des nominations et même si sa campagne a eu l’air de se dérouler dans son propre couloir, pour ne pas dire dans un univers parallèle, il n’est pas impossible qu’il éteigne par surprise toute la concurrence, à la façon dont l’avait fait “Anora” un an plus tôt (alors que ses flops dans les cérémonies intermédiaires avaient fait baissé sa cote – la même chose est arrivée à “Sinners”, reparti bredouille des BAFTA et pas bien mieux des Golden Globes). Les prix techniques serviront, dès le début de la cérémonie, de signal sur cette éventuelle remontada.

5. Paul Thomas Anderson : fin d’un “snub” ?
“Une bataille après l’autre”

Le réalisateur préféré des film bros a eu au cours de sa carrière bien plus de chances dans les festivals européens (quatre prix à Cannes, Berlin et Venise) qu’aux Oscars, où il en est à pas moins de onze nominations sans aucune victoire, si l’on cumule les citations au prix du meilleur réalisateur, du meilleur film et du meilleur scénario – Raymond Poulidor s’était en son temps contenté de huit podiums au tour de France pour devenir un nom commun. Plébiscité aux Golden Globes, “Une bataille après l’autre” pourrait sonner la conjuration tant attendue de ce perpétuel rendez-vous manqué, d’autant que le film s’est imposé ces derniers mois en miroir incontournable de la situation politique, donc en objet omniprésent de la conversation cinéphile avec ses antifas, son deep state néo-fasciste et son super flic mi-raciste mi-libidineux en qui beaucoup ont vu une prophétisation des raids de l’ICE.

6. “La Petite dernière” aux portes de la gloire
“La petite dernière”

Avec huit nominations venant comme parachever à une carrière sans tache (Queer Palm, prix Louis Delluc, 400 000 entrées…), le troisième film de Hafsia Herzi est le film qui arrive aux César avec le plus de vent dans les voiles. Ses chances de prendre d’assaut la soirée sont portées notamment par son actrice Nadia Melliti, déjà primée à Cannes et large favorite pour la révélation féminine, ou par le César des lycéens, où ses concurrents sont a priori moins des films de jeunes. Malgré leurs retards notoires quoique désormais à peu près corrigés face à #MeToo, les César ne rechignent pas à récompenser le cinéma queer et ont même plutôt tendance à faire triompher des films “sociétaux”, a fortiori quand ces derniers se piquent d’être rassembleurs et galvanisants, comme “120 battements par minute” (grand gagnant de 2017) ou “Emilia Perez” (2025). Un scénario qui assoirait pour de bon Hafsia Herzi en réalisatrice accomplie.

7. “Nouvelle Vague”, leader fragile
“Nouvelle Vague”

En tête des nominations avec 10 chances de statuette, le film de Richard Linklater sur le tournage de “À bout de souffle” a miraculeusement conjuré le sort qu’aurait pu faire la France à une telle entreprise d’appropriation culturelle (un réalisateur non francophone reconstituant l’emblème suprême de la Nouvelle Vague). La fraîcheur et la vigueur du résultat ont largement emporté la critique à Cannes puis à la sortie. Le réalisateur texan est ainsi peut-être en passe de “faire une ‘The Artist’”, c’est-à-dire rendre hommage au cinéma d’un autre pays que le sien, s’y faire ainsi beaucoup apprécier à la façon d’un touriste diablement poli et respectueux, pour finalement faire une razzia à la remise de prix locale. Mais l’Académie peut se montrer chauvine sur les derniers tours de scrutin, et rechigner à laisser un yankee repartir avec la caisse. Sans s’imposer en net favori dans aucune de ses catégories (à l’exception peut-être de la révélation masculine pour Guillaume Marbeck, irrésistible en Godard), “Nouvelle Vague” a aussi le profil du leader humilié.

8. Une cérémonie plus horizontale que jamais
“L’Attachement”

Alors que la plupart des éditions font dès leurs nominations émerger une poignée de favoris solides dans les catégories reines, les César 2026 apparaissent comme une cérémonie ouverte à tous les possibles. La mauvaise année en matières de fréquentation n’est pas pour rien dans la difficulté à faire se détacher un phénomène à la fois public et critique que la soirée viendrait consacrer pour de bon : pas d’équivalent à “La Nuit du 12”, à “Emilia Perez” ni aux “Illusions perdues”, mais une galaxie de films modestes, normalement secondaires, arrivant à peu près sous la même lumière au niveau de la ligne de départ. Fait rare : pas un seul prétendant au César du meilleur film n’a passé le million d’entrées (on en est même très loin, le plus haut étant “L’Attachement” à 700 000). Dans ces conditions, le cinéma français apparaît en phase de reboot : une machine grippée qui cherche un nouveau souffle, à commencer par des nouvelles têtes de peloton que la cérémonie aura à charge de désigner.