ROSALÍA EN TENUE GUCCI LORS DE LA LISTENING
PARTY DE SON ALBUM “LUX” AU MUSEU NACIONAL
D’ART DE CATALUNYA LE 5 NOVEMBRE 2025.
© Gucci / Sony Music.

Et si les réponses à la violence du monde se trouvaient dans leurs exacts opposés ? Cette saison, que ce soit dans la mode, le cinéma ou la pop culture, la douceur et la bonté s’imposent comme les valeurs refuge d’une société qui refuse désormais la brutalité.

Attendez-vous à un supplément de sérénité, car l’année 2026 sera placée sous le signe du “Cloud Dancer”. Derrière cette appellation éthérée se cache en fait la couleur de l’année selon Pantone : un blanc minimal et aérien censé apaiser l’époque. Est-ce que le monde a vraiment besoin de plus de blancheur ? Outre chez les Karen en puissance et autres égéries MAGA à la Sydney Sweeney, on en doute. Mais à bien y regarder, le blanc s’invite partout ; particulièrement dans les collections printemps-été 2026 de Courrèges, Chanel, Jil Sander, Bottega Veneta et Celine, en passant par Julie Kegels, Cecilie Bahnsen, Dior ou encore Coperni… Une tendance majeure de la saison sur les podiums, au même titre que le retour aux couleurs joyeuses ou pastel, au floral, à la transparence, aux drapés ou à la fluidité. 

Backstage du défilé Cecilie Bahsen SS26.

Un shift nécessaire et même vu comme un manifeste d’autodéfense dans le marasme politico-sociétal actuel (on ne vous le détaille pas, vous aussi vous avez les notifs du Monde). La première à se mettre en mode avion de ce bourbier général, c’est Prada qui, pour son défilé homme printemps-été 2026 en juin dernier à Milan, avait souhaité détourner la conversation de l’agressivité pour la recentrer sur la douceur. En bonne pythie mode, Miuccia Prada déclarait ainsi après la présentation de sa collection composée de couleurs douces et de références à la candeur de l’enfance. “Nous avons essayé d’opérer un changement de ton, de passer de la puissance à la douceur, au calme. En somme, l’exact opposé de l’agressivité, du pouvoir, de la méchanceté.”

Prada menswear SS26.
Simone Rocha SS26.

Une feuille de route louable, également sur le moodboard de Silvia Fendi, qui expliquait en septembre dernier au micro de Loïc Prigent que, pour cette saison, ses collections ultra-colorées et diaphanes pour l’homme et la femme tournaient “autour de la douceur, de la bienveillance et de la délicatesse”. Avant d’ajouter : “Aujourd’hui plus que jamais, nous devons parler de ces mots-là.” Ce qui pourrait passer pour une simple coïncidence relève pourtant d’un mantra collectif. Même chez Rick Owens, d’ordinaire pas le dernier pour sublimer sa vision postapocalyptique du monde, la vibe générale était aussi à la délicatesse, avec des mannequins qui marchaient presque sur l’eau, dans des tenues plus douces (et pour certaines blanches !) agrémentées de voile et de transparence, le tout sur un remix techno de “Somebody to Love” de Jefferson Airplane, groupe hippie par excellence.

Rick Owens SS26 / © Owenscorp.

De quoi provoquer l’interrogation de la journaliste mode, doctorante et enseignante à la Sorbonne Nouvelle Manon Renault au sortir du défilé : “Est-ce que la douceur peut être une réponse à la crise que nous vivons actuellement ?” CFQD. Un peu partout, les designers et leurs collections nous poussent donc à embrasser notre désir de douceur, de sérénité, voire d’amour, avec des looks qui donnent envie de nous sentir nous-mêmes et d’éprouver des sensations de bien-être, de confort et de safe space, façon seconde peau rassurante. La saison s’annonce tendre pour les fragiles, et c’est tant mieux.

Erdem SS26.
Bottega Veneta SS26.
Selfcare spirituel

 

Dans la dernière saison de l’émission Les Kardashian, Kim passe un IRM qui montre qu’elle souffre d’une faible activité cérébrale au niveau du lobe frontal. Concrètement : qu’elle régule ses émotions à l’extrême. Vous vous demandez où signer pour vivre la même chose ? Pour terminer 2025, l’université d’Oxford a choisi son mot de l’année : “rage bait”, soit le fait de péter un câble tout seul sur son téléphone en scrollant des contenus délibérément conçus pour provoquer et attiser la colère. Un exemple ? Le 28 février 2025, au micro d’un énième podcast mascu-complotiste, Elon Musk déclarait : “La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale, c’est l’empathie.” Une affirmation rage bait garantie, mais encore plus à côté de la plaque que d’habitude, puisque les signaux culturels montrent exactement l’inverse. Cette saison, de subtils signes émergent pour valoriser les émotifs. Une nouvelle carte du tendre tout en valeurs cardinales centrées autour de la gentillesse et d’une forme de bonté exacerbée et érigée en étendard. D’abord, avec le succès de la série Empathie, diffusée sur Canal+, qui raconte le quotidien d’un service de psychiatrie et de sa galerie de personnages cabossés. Ou encore avec Dying for Sex, sur Disney+, série où, avant de mourir, l’héroïne explore ses désirs sexuels pour y trouver surtout de la bienveillance, même dans un cadre BDSM. Succès des festivals de documentaires, The Tender Revolution suit le parcours et les combats de quatre personnes comme une aide-soignante disponible jour et nuit ou un jeune homme en fauteuil roulant avec un projet de logement inclusif, œuvrant chacun·e à sa manière pour une société plus douce. Bref, un monde mettant le soin aux autres et la sollicitude au centre des interactions.

ROSALÍA EN TENUE GUCCI LORS DE LA LISTENING PARTY DE SON ALBUM “LUX” AU MUSEU NACIONAL D’ART DE CATALUNYA LE 5 NOVEMBRE 2025. © Gucci / Sony Music.

Une ambiance de douceur collective à appliquer aussi à soi-même : mettre le monde à distance, c’est aussi le mood des collections. Comme celle de Calvin Klein et ses peignoirs ; celle de Simone Rocha aussi qui cette saison invite à recharger les batteries avec un véritable oreiller en guise d’accessoire ou des robes bouquets de fleurs ; d’Erdem et ses robes de chambre chics ; ou même avec le combo pyjama-dentelle chez Dolce & Gabbana, The Attico ou encore Ashley Williams qui ajoute une bouillotte en tant qu’accessoire. Sans oublier, bien sûr, les silhouettes ultra-oversize et enveloppantes repérées, entre autres, chez Bottega Veneta, Alaïa, Chloé ou Maison Margiela. La bonne intention ? Gommer un peu plus tout ce qui vient troubler notre besoin de cocon + tisane verveine + Donormyl. L’illustration parfaite de ce mood reste sans doute la pochette du dernier album de Rosalía, Lux, sur laquelle la chanteuse s’enveloppe dans un top cocon blanc, signé Alainpaul, à mi-chemin entre la chrysalide métamorphosante et la contention salvatrice. Sous le tissu, elle serre ses bras autour d’elle comme un autocâlin. Pour présenter cet album, son univers visuel a d’ailleurs repris les codes du conte La Princesse au petit pois, que ce soit avec des piles de matelas pour une performance de son titre “La Perla” chez Jimmy Fallon, ou dans une mer de draps blancs immaculés toute de Gucci vêtue lors de sa listening party organisée au Museu Nacional d’Art de Catalunya le 5 novembre dernier (voir photo pages précédentes). Une ode à la douceur mais aussi au selfcare, davantage spirituelle (se tourner vers la prière, le retour à soi…) que capitaliste (boire des matchas sous masque infrarouge).

Final du défilé Valentino SS26.
Politique du sensible

 

Si vous n’êtes pas trop branché·e religion, l’exercice marche aussi avec la poésie, comme l’a démontré la collection printemps-été 2026 de Valentino par Alessandro Michele. Intitulée “Fireflies” (Lucioles), cette dernière, présentée lors de la Fashion Week parisienne SS26 en octobre 2025, se voulait être une métaphore de la manière dont la poésie, l’art et la mode peuvent incarner l’espoir, même dans les périodes politiques les plus sombres. Pendant que les mannequins défilaient, la voix de Pamela Anderson récitait le contenu d’une lettre écrite par le poète Pierpaolo Pasolini en 1941, dans laquelle il comparait l’espoir face au régime fasciste italien à des lucioles, ces êtres de lumière capables de briller quoi qu’il arrive. Un retour à la simplicité et la tranquillité (d’esprit) qui a carrément continué d’inonder le moodboard du créateur italien puisque, pour le lookbook de sa collection pre-fall 2026, il a choisi de photographier ses mannequins allongé·e·s dans un lit, dans un état de quiétude absolue, entre rêve et réalité. Mais rassurez-vous, cette vague de douceur ne s’arrête pas qu’aux vaines paroles et aux images de mode. Plus que jamais, tous les sens sont sollicités, en vertu d’une vraie politique du sensible pour reconnecter aux corps et aux sensations. Dans une récente note de la Fondation Jean-Jaurès publiée en janvier 2025 et intitulée “Réhumaniser le quotidien face à la brutalisation du monde”, un collectif de penseur·euse·s, composé de Guillaume Heim, Paul Klotz, Jessica Mignot, Carlos Moreno, Anne Muxel et Alexandre Ouizille, revient sur la nécessité de “faire du sensible une véritable arme politique”, en somme “d’agir sur le vecteur sensoriel pour reconnaître à l’autre sa nature proprement humaine et sa dignité”.

Campagne Balenciaga SS26.

Un axe de pensée également travaillé par la philosophe américaine Judith Butler, pour qui la politique passe par les corps, les émotions, faisant du sensible une condition de reconnaissance humaine, une ressource collective et socialement organisée. C’est ce qu’illustre parfaitement la toute première campagne de Balenciaga par Pierpaolo Piccioli. Dévoilée à l’automne 2025, cette dernière a aussi fait du lit blanc immaculé (tiens, tiens) la meilleure extension de ce phénomène. Dans cette série de photos de David Sims, on voit les mannequins Mona Tougaard et Sandra Murray allongées de façon désinvolte et apaisée dans des lits aux draps blancs enveloppants qu’on imagine inévitablement en coton égyptien mille fils. “Pour ma première campagne pour la maison, je voulais créer quelque chose qui soit vraiment personnel et qui puisse raconter une histoire de beauté naturelle et d’humanité délicate, a déclaré Pierpaolo Piccioli dans un communiqué. (…) Nous avons capturé Mona et Sandra telles qu’elles sont : spontanées, authentiques, douces, mais fortes…” Soit une façon d’introniser la nouvelle femme Balenciaga caractérisée par une sensibilité et une maîtrise de soi qui, selon les dires de la maison, incarne “un pouvoir doux, une élégance ancrée dans l’authenticité plutôt que dans l’artifice”. On peut affirmer que l’objectif est atteint, puisqu’à la vue de ces images, la seule chose qui nous traverse l’esprit, c’est l’envie de plonger dans ces draps pour (res)sentir la douceur du tissu comme celle de la vie.

Valentino Pre-Fall 2026.
Valentino Pre-Fall 2026.
L’affect, puissante force militante

 

Preuve de ce besoin de reconnecter avec nos sensations, une nouvelle étude scientifique anglaise, menée en 2025 par Elisabetta Versace à la Queen Mary University of London, vient de reconnaître un septième sens, celui du ”toucher à distance”. En fin de compte, c’est comme une forme de proprioception capable de nous faire ressentir les choses avant même de les effleurer. Et c’est clairement ce que les collections printemps-été 2026 nous font ressentir avec des matières qui appellent à l’enveloppement et à la matérialisation de cette bienveillance invoquée. On peut citer les tissus novateurs, comme la fausse fourrure en fibre de verre recyclée par Louise Trotter chez Bottega Veneta, mais aussi la pureté des matières, comme la soie, la dentelle ou le satin du loungewear décliné chez Dolce & Gabbana, Carven ou encore Louis Vuitton, pour qui Nicolas Ghesquière a exploré la beauté d’une garde-robe “intérieure” et l’intimité comme forme de luxe… Cela dit, la douceur se fraye aussi parfois un chemin dans le monde des idées. Dans le sensible ouvrage Puissance de la douceur (éd. Payot), l’écrivaine Anne Dufourmantelle explique que la douceur, loin du concept galvaudé et dévalorisé, est une force de résistance face à l’oppression. Avant d’ajouter : “La douceur provoque de la violence, car elle n’offre aucune prise possible au pouvoir […]. Sa contiguïté avec la bonté et la beauté la rend dangereuse pour une société qui n’est jamais autant menacée que par le rapport d’un être à l’absolu.” Dans un contexte toujours plus prompt à prôner la violence systémique et les normes masculinistes, la gentillesse devient donc un manifeste punk.

Carven SS26.
Louis Vuitton SS26.

En témoigne l’invitation du défilé Balenciaga printemps-été 2026 sous forme de cassette audio analogique et qui contenait l’enregistrement des battements du cœur de Pierpaolo Piccioli afin de nous remémorer, selon les notes du défilé, que “le battement de cœur est le rythme que nous partageons, le pouls qui nous rappelle que nous sommes humain·e·s. Pourtant, chaque cœur bat différemment”. Un exemple qui pourrait paraître léger, mais qui est cependant révélateur du pouvoir des sentiments partagés. Souvent décorrélées des synergies systémiques de pouvoir et de domination, les valeurs d’empathie et de bonté relèvent pourtant d’un vrai soft power. Pour l’anthropologue Chowra Makaremi, autrice de Résistances affectives (éd. La Découverte, 2025), sous-titré “les politiques de l’attachement face aux politiques de la cruauté”, les affects sont une mémoire vive, un capital militant en réponse à l’horreur et au cynisme de systèmes violents et oppresseurs. Un constat qu’a particulièrement illustré le tout premier défilé Chanel par Matthieu Blazy dont la bande-son contenait un remix planant de la célèbre chanson d’amour “Caroline” de MC Solaar avec ce passage exact : “J’étais cool, assis sur un banc, c’était au printemps / Ils cueillent une marguerite, ce sont deux amants / Overdose de douceur, ils jouent comme des enfants / Je t’aime un peu, beaucoup, à la folie, passionnément…” Comme une prophétie autoréalisatrice, cette overdose de douceur s’est alors concrétisée lors du final avec le grand sourire spontané de la mannequin Awar Odhiang et son câlin inopiné à Matthieu Blazy, contribuant ainsi à susciter une vague d’émotion pure et collective au sein du Grand Palais. Préparez-vous, la douceur s’apprête à faire trembler le monde.

Awar Odhiang lors du final du défilé Chanel SS26 © Chanel.