Dans une industrie tristement connue pour ses conditions
de travail difficiles et ses excès en tout genre, une jeune
génération de designers s’efforce de replacer la douceur
au cœur de la création. Entretien avec Kartik Kumra
(Kartik Research), Ludovico Bruno (Mordecai), Ruhoan Nie
(Ruohan), Paolina Russo et Lucile Guilmard (Paolina Russo), Charlotte Chowdhury (Rescha) et Lucas Emilio Brunner.

Patron·ne·s dragons, caprices érigés en méthode managériale, humiliations, excès et burn-out à la chaîne : que ce soit dans Le Diable s’habille en Prada ou dans les enquêtes de la sociologue Angela McRobbie et de l’anthropologue Giulia Mensitieri, le monde de la mode apparaît comme un microcosme violemment hiérarchisé, recouvert d’un vernis pailleté qui attire, fascine et, bien souvent, aveugle. Une violence d’autant plus efficace qu’elle se pare des atours du glamour, de la passion, du “métier rêvé” : une étrange économie affective où l’on accepte souvent l’inacceptable au nom de la création. Cette image glamourisée malgré sa toxicité désormais largement documentée a pourtant commencé à se fissurer. Une nouvelle génération de designers, d’assistant·e·s et de stylistes appelle aujourd’hui à davantage de douceur : dans les équipes, dans les modalités de travail, dans les rythmes. Moins de nuits blanches héroïsées, moins de vies mises entre parenthèses au nom d’une collection. Mais est-ce réellement praticable à l’heure des réseaux sociaux, de la visibilité permanente, de l’injonction à produire sans cesse au cœur d’un capitalisme cognitif dominé par de grands groupes mondialisés ? Comment penser la douceur dans un contexte marqué par le retour de discours d’exclusion, par la méfiance organisée envers les différences, portée par des voix conservatrices de plus en plus audibles ? Et tout compte fait, qu’est-ce qu’une “mode douce” ? Une affaire de matière, de coupe, d’aisance ? Un savoir-faire, une éthique de la relation ? Une transmission pédagogique et un environnement de travail serein·e·s ? Autant d’interrogations auxquelles tentent de répondre ici des jeunes designers en formulant respectivement leur définition située de la douceur et le récit de leurs expériences dans le monde de la mode.

Kartik Kumra, fondateur et directeur artistique de Kartik Research

Basé à New Delhi, il fonde sa marque 
en 2021, à seulement 20 ans, alors qu’il étudie encore à l’Université de Pennsylvanie. 
Demi-finaliste du prix LVMH 2023, ce créateur présente désormais ses collections dans 
le calendrier officiel de la Fashion Week parisienne. Il s’inspire des images issues 
des sous-cultures indiennes et développe 
un vestiaire ancré dans les savoir-faire locaux.

“La plus grande douceur dont j’ai été témoin dans la mode vient d’un artisan. Un teinturier et tisserand de Bhujodi dont le travail est exceptionnel. Il portait un pantalon en khadi (toile de coton filé et tissé à la main, ndlr) teint à l’indigo, qu’il avait fabriqué plusieurs années auparavant. Le tissu était usé, patiné, profondément beau. J’ai voulu lui acheter cette pièce précise, comme référence. Il a refusé, expliquant que les vêtements qu’il porte pour travailler font partie de son histoire, de son parcours, et ne sont pas à vendre. Cette relation non capitaliste, presque affective, au travail m’a profondément marqué. Elle tranche avec la brutalité compétitive du système dans lequel nous évoluons et rappelle ce que la douceur peut encore signifier dans la mode. Introduire de la douceur aujourd’hui relève, pour moi, de l’humanité. Dans le luxe contemporain, les processus sont devenus si standardisés qu’il est souvent possible d’en deviner les étapes à l’avance. Proposer quelque chose d’unique, de difficilement reproductible, devient une forme de résistance. En Inde, nous avons aussi cherché à nous tenir à distance de certains discours idéologiques autour du ‘made in India’. Nous préférons nous concentrer sur la préservation des savoir-faire, dans un contexte où la passion existe encore, malgré une instabilité politique et un affaiblissement des espaces contre-culturels. Ainsi, chez Kartik Research, les silhouettes vers lesquelles nous avons toujours été attiré·e·s renvoient à une période où le vêtement entretenait un rapport plus direct à l’humain – tels Comme des Garçons Homme ou Yohji Yamamoto au milieu des années 1990. J’ai trouvé dans une boutique vintage en Thaïlande une veste trouée qui aurait appartenu à John Waters. Avec ses broderies qui font partie des plus saisissantes que j’aie jamais vues, cette pièce incarne une forme de douceur. Plus on l’observe, plus les détails apparaissent. Sa patine raconte le temps, l’usage, la main. Bien qu’elle n’ait pas été pensée pour la mode contemporaine, j’ai le sentiment qu’il existe une manière de la faire y entrer : certains motifs de ses panneaux matelassés ont d’ailleurs été réinterprétés dans des vestes de notre prochaine collection.”

Ruohan Nie, fondatrice et directrice artistique de Ruohan

Diplômée de Parsons School of Design, Ruohan Nie grandit à Tianjin, métropole chinoise empreinte d’un héritage colonial et d’une forte diversité culturelle. Passée par Jenny Yoo, The Row, 
Shaina Mote et La Garçonne, elle fonde sa marque
en 2020 après avoir remporté le concours de mode de l’Institut chinois d’Amérique. Elle est présente à la fashion week de Paris depuis 2023.

“Je dirais que je suis quelqu’un de très sensible. J’ai la larme facile, et beaucoup de gestes m’émeuvent au quotidien. Je me rappelle le jour où j’ai reçu une lettre de mon ancienne professeure de dessin à l’école Parsons Paris : à mon arrivée, je ne savais pas dessiner, c’est elle qui m’a appris les bases, transmis des concepts, conseillé des livres… et qui m’a écrit ensuite lorsque j’ai présenté mes premières collections. Ce soutien m’a profondément touchée et reste jusqu’à aujourd’hui un exemple de gentillesse. Si je devais choisir une création qui incarne la douceur, je choisirais probablement la robe ‘Quatre Mouchoirs’ de Madeleine Vionnet, de l’hiver 1920, qui fait passer le vêtement de la surface au volume, de la 2D à la 3D, par le seul geste. Chez Vionnet, comme chez Madame Grès, la démarche est centrale : une approche du vêtement pensée depuis le corps selon un point de vue profondément féminin. On y sent la fluidité, la souplesse, le confort, une attention presque tactile à la construction. C’est cette douceur qui est au cœur de ma pratique et que j’essaie d’insuffler dans ma marque. La robe la plus douce que nous ayons d’ailleurs développée est sans doute celle en cachemire, présentée dans la collection pré-SS25 : tout en volume, très légère, conçue pour donner l’impression d’un nuage. Je ne sais pas si ces éléments sont perçus par le public comme des choses douces ; je les propose à travers un style, sachant que la douceur n’a jamais la même signification pour chacun·e, et qu’elle évolue avec le temps. En ce qui me concerne, aujourd’hui, porter et créer des pièces confortables me donne un sentiment de puissance. Je pense mes pièces comme des sculptures. J’essaie toujours mes vêtements sur moi-même. Ce rapport direct accélère la réflexion, comme une sculptrice qui travaille la matière avec ses mains. Essayer est essentiel et faire des vêtements doux reste un exercice exigeant : je dessine en deux dimensions et je laisse le vêtement devenir tridimensionnel, puis je le transforme une fois qu’il existe déjà physiquement. Ce processus fait sens pour moi et me semble profondément contemporain.”

Lucas Emilio Brunner, fondateur et directeur artistique de Lucas Brunner

Vainqueur du 40e festival d’Hyères, le Suisso-Chilien diplômé en 2024 de La Cambre, 
à Bruxelles, crée un vestiaire masculin 
singulier à partir d’une recherche sur les ballons de fête et les instruments de musique. 
Inspiré par le style Ivy League des années 1960, il transforme avec ingéniosité 
ces éléments en silhouettes conceptuelles, 
où précision et inventivité se rencontrent.

“La douceur peut être partout. Je la vois par exemple dans certaines silhouettes de la collection ‘Porterville’ FW24 de Rick Owens, avec leurs formes drapées en fourrure qui évoquent un cocon massif, presque excessif. C’est une vision extrême, mais paradoxalement aussi très douce. Cette collection montre qu’il est possible de produire des formes radicales sans agressivité, et que la douceur peut aussi être monumentale, enveloppante, assumée. Dans mon travail, les collections restent expérimentales et conceptuelles, mais la question est toujours la même : comment éviter que la radicalité devienne excluante ? J’essaie de partir d’images universelles, de formes ou de sensations partagées, afin d’inviter plutôt que de heurter. Cela ne signifie pas chercher le consensus – sur les réseaux sociaux, certaines pièces choquent ou dérangent –, mais refuser l’idée d’exclusion. Même une veste-ballon, difficile à porter dans sa version la plus radicale, peut devenir le point de départ d’un vêtement plus portable, plus doux pour le corps. Ce n’est pas une évidence, mais un choix que j’assume. On peut créer des pièces magnifiques en contraignant le corps, mais cela repose souvent sur l’idée que le beau doit être difficile, forcé, presque violent. Si on veut au contraire travailler avec douceur, ce positionnement doit être posé dès le début du processus de création. Il se manifeste immédiatement dans la manière dont une personne interagit avec le vêtement, dans l’aisance du geste, la posture. À Hyères, où mon travail a rencontré pour la première fois un public dépassant le petit monde de la mode, des personnes sont venues me remercier pour ce que je faisais, pour le fait de partager. Ce moment a été très fort, parce qu’à l’école on imagine peu ce que devient le travail une fois qu’il nous échappe. Certain·e·s ont simplement dit que c’était poétique. Cette reconnaissance-là, simple et directe, m’a profondément touché. Finalement, la chose la plus douce que l’on m’ait dite dans la mode tient en un seul mot : ‘Merci’.”

Charlotte Chowdhury, fondatrice et directrice artistique de Rescha

Lancée en 2022, Rescha – de “resha” 
qui signifie “fil” en hindi – est une marque pensée comme un espace de tissage entre les cultures indienne et française de sa fondatrice. Formée à Central Saint Martins à Londres, Charlotte Chowdhury, passée par Wales Bonner, Jacquemus et Lemaire, développe une mode sensible et engagée pour des corps et des récits féminins longtemps marginalisés.

“La chose la plus douce que l’on m’ait dite dans le cadre de mon travail est venue d’une jeune femme, à la fin d’une présentation Rescha – la deuxième, je crois. Elle s’est spontanément approchée pour me dire : ‘Rescha me fait du bien.’ Cette phrase, très simple, a pourtant donné un sens profond à mon travail. Si aujourd’hui, en prenant du recul, je devais choisir une pièce qui selon moi incarne le mieux la douceur, ce serait le premier pull en maille Rescha que j’ai créé, le Darjee. Il est tricoté à la main, en laine, et orné de perles enfilées une à une. Ce temps long et ce travail minutieux relèvent d’un artisanat qui matérialise la douceur même du geste : ici, elle ne réside pas seulement dans la forme finale du vêtement, mais également dans la manière dont il est fabriqué. Finalement, être doux avec le corps lorsqu’on crée n’est pas évident, surtout dans le rythme soutenu qu’impose actuellement l’industrie de la mode. Cela demande une grande rigueur pour ne pas se laisser dépasser. J’ai appris à structurer mon quotidien : maintenir une forme physique par le sport, marcher dans la nature, organiser mon temps de travail pour être efficace et pouvoir réellement déconnecter. Cette discipline est une condition nécessaire pour préserver une relation apaisée à la création. Ce rapport s’est aussi construit par l’expérience. Pendant mes études, j’ai toujours eu un travail alimentaire à côté, ce qui me laissait moins de temps que d’autres pour produire. J’ai donc appris à aller plus vite, à mieux me connaître, à trouver un équilibre entre exigence et économie de moyens. D’ailleurs, un conseil que j’ai reçu hors du champ de la mode m’accompagne encore : un jour, mon professeur de karaté m’a dit que, dans la vie, tout est affaire d’équilibre. Cette phrase m’est restée. Pouvoir choisir une forme de douceur est aujourd’hui une chance qui prend justement part à cet équilibre. Dans le contexte actuel, insuffler de la douceur me paraît essentiel. C’est un luxe singulier : elle n’a pas de prix, et pourtant elle reste accessible à chacun·e.”

Ludovico Bruno, fondateur et directeur artistique de MORDECAI

Passé par le Pratt Institute, à brooklyn, le créateur milanais a fait ses armes en tant que head designer chez Moncler où il a piloté le projet Moncler Genius 
pendant dix ans. En 2022, il lance Mordecai, 
sa marque entièrement produite en Italie, 
qui mêle fonctionnalité et légèreté dans une volonté de repenser le vêtement masculin au-delà des cadres saisonniers et techniques.

“Être doux dans l’industrie de la mode, c’est vital. Quand j’ai commencé, il y a plus de vingt ans, elle était dominée par une forme de dictature de la méchanceté. C’était l’époque du Diable s’habille en Prada, qui a rendu cette violence presque désirable, tout en l’exposant. Puis, les réseaux sociaux ont fait éclater cette façade, imposant une demande de transparence et rendant cette méchanceté de moins en moins acceptable. Aujourd’hui, je travaille avec des directeur·rice·s créatif·ve·s de ma génération pour qui la douceur – au sens de la gentillesse – est centrale ; au point que ça devienne un choix politique. J’ai lancé Mordecai pour parler de corps peu considérés dans la mode masculine. L’inclusivité a surtout concerné les corps féminins – à juste titre –, mais en laissant ceux des hommes en marge. J’ai été très svelte, puis je me suis musclé : je connais ces corps qui ne correspondent pas aux standards de la mode. Avec ma marque, j’ai voulu ouvrir une conversation : comment s’habillent ces hommes qui s’entraînent ? Comment valoriser la puissance (épaules, bras) tout en couvrant ce que l’on ne veut pas exposer ? La silhouette doit être vue là où on le décide. Il s’agit de montrer ses forces tout en protégeant ses fragilités. C’est ici que je propose une forme de douceur, et ce n’est pas toujours simple : cela demande des fittings incessants, une compréhension fine des proportions. Alors, quand mes amis de la gym ou encore mon coach portent mes pantalons et me disent que ce sont les premiers qui leur vont, je sais que je suis parvenu à quelque chose. Finalement, la chose la plus douce qu’on puisse m’offrir, ce serait d’être reconnu et de diffuser mon message. Je suis relativement jeune, avec un projet récent, dans un espace médiatique saturé. Être vu n’a rien d’évident. Je garde, par exemple, un souvenir très fort des critiques des journalistes de mode comme Angelo Flaccavento et Andrea Battilana. Ils ne se sont pas arrêtés à la surface ni à l’inspiration de la collection : ils ont essayé de me lire en tant que personne à travers mes vêtements. Et quand quelqu’un que tu respectes te voit vraiment, c’est l’une des choses les plus belles.”

Paolina Russo et Lucile Guilmard cofondatrices et directrices artistiques de Paolina Russo

Connues pour une esthétique singulière,
mêlant des références aux cultures 
rave et aux imaginaires médiévaux, les deux créatrices développent depuis 2021
une recherche textile expérimentale et innovante. Diplômées de Central Saint Martins et implantées à Londres, elles ont été finalistes du Prix international Woolmark et du Prix LVMH en 2023.

“Apprendre à être douces avec le corps pour lequel on crée est un exercice permanent. Cela passe par le dialogue, l’écoute, parfois la confrontation. Nous sommes une équipe de femmes aux corps différents et aux rapports variés au vêtement ; cette diversité structure notre manière de concevoir. Chaque nouveau développement repose sur un protocole attentif d’essayages et de discussions collectives. Les prototypes sont testés sur chacune d’entre nous, puis mis en débat : ce qui fonctionne, ce qui contraint, ce qui pourrait évoluer. Nous posons des questions simples mais décisives : qu’est-ce qui donnerait envie de porter cette pièce ? Qu’est-ce qui apporte de l’aisance ? Qu’est-ce qui manque ? Lorsqu’un désir partagé émerge, la pièce est considérée comme aboutie. Ce processus collectif est en soi un acte de douceur. Les essayages nous ont aussi appris à regarder nos corps autrement. Au fil des collections, nous les avons vus changer en même temps que notre travail. Observer comment les vêtements s’y adaptent et les accompagnent nous a permis de préciser la manière dont nous souhaitons nous présenter – et de gagner en confiance. Pour notre collection Spring-Summer 2026, ‘Nowhere Mountain’, nous avons conçu un pull oversize en alpaga et laine mérinos, entièrement réalisé à la main au Pérou par une communauté d’artisanes locales, en collaboration avec Alicia, fondatrice franco-péruvienne de Maison Anaychay, qui fait le lien entre les designers et les artisan·e·s locaux·ales. Rayé de plusieurs couleurs et ponctué d’un cœur brodé à la main, ce vêtement incarne à nos yeux une forme de douceur à plusieurs niveaux : douceur de la matière, grâce à la qualité exceptionnelle des fibres naturelles locales, mais aussi douceur sociale, à travers un processus de fabrication fondé sur la collaboration et la valorisation de savoir-faire et de connaissances situé·e·s. Un jour, lors d’un recrutement, alors que nous étions pressenties pour un poste, on nous avait dit ‘C’est deux ans trop tôt.’ Sur le moment, nous n’en avions pas saisi le sens. Avec le recul, nous en percevons aujourd’hui toute la douceur : cette phrase nous a protégées de difficultés inutiles et de l’épuisement. Deux ans ont passé depuis, et maintenant, nous sommes prêtes.”

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, spring-summer 2026 (sorti le 24 février 2026).