Set du défilé Louis Vuitton homme FW26.

Cette saison, dans la mode aussi bien que dans la pop culture, tous les chemins semblent mener à la maison. À l’heure où notre magazine fête ses trente ans d’existence (dont quinze ans d’indépendance), il nous semblait évident d’analyser le “sentiment de foyer” afin de comprendre : ça veut dire quoi “être chez soi” ?

Toc toc toc, qui va là ? À en croire les dernières obsessions de la pop culture, l’imaginaire   domestique   s’impose comme source d’inspiration. Dans la lignée de son prédécesseur, le regretté Virgil Abloh, qui avait imaginé des tenues “patrimoniales” en 2021 pour Louis Vuitton, Pharrell Williams a, à son tour, donné corps à sa passion pour le design et l’architecture : en guise de décor pour son défilé automne-hiver 2026, il a reconstitué une maison en verre futuriste, la Drophaus, conçue en collaboration avec le cabinet d’architecture et de design Not a Hotel. À l’intérieur, le fameux sofa Dune de Pierre Paulin cohabitait avec du mobilier spécialement conçu par le musicien-­directeur artistique. Lors de cette même Fashion Week homme   automne-hiver   2026-2027, Kenzo, piloté par le créateur Nigo, présentait sa collection dans la demeure intimiste et historique de son fondateur, feu Kenzo Takada. Une maison japonaise en plein cœur du 11e arrondissement de Paris, ouverte exceptionnellement et pour la toute première fois à l’occasion de cet événement. Un écho aux saisons passées puisque l’année dernière déjà, JW Anderson incorporait des éléments architecturaux dans les créations de sa collection homme printemps-été 2025, alors que Rick Owens avait choisi son propre appart parisien pour présenter ses défilés homme et femme automne-hiver 2024 en comité restreint.

Défilé Louis Vuitton Homme FW26
Défilé Louis Vuitton Homme FW26

Évidemment, dans l’univers de la mode et du luxe, le terme même de “maison” résonne avec force. Au point d’être au cœur d’un storytelling audacieux, comme le montre la récente et première collection Cruise 2027 de Chanel par Matthieu Blazy. Intitulée “Coming Home” (tiens, tiens), cette dernière s’est tenue en avril 2026 à Biarritz, terre prisée de Coco Chanel, connue pour avoir été le point de lancement des fondations du style de la maison française. Comme le soulignait si justement la créatrice Amélie Pichard lorsqu’elle assurait la direction artistique du salon Maison & Objet l’année dernière, “la maison constitue aujourd’hui un véritable objet culturel.” La littérature et le cinéma s’en emparent depuis toujours, charriant un imaginaire où ce lieu devient l’épicentre de plusieurs genres – des histoires de maisons hantées au domestic horror en passant par les récits initiatiques, coming of age et teen movies, aux succès en librairie d’Emma Becker pour La Maison, de Déborah Levy pour État des lieux et de Laurent Mauvignier pour La Maison vide (le dernier Goncourt) : tous ces récits témoignent de la puissance symbolique de l’habitat, où se mêlent souvenirs nostalgiques, traumatismes, fantasmes et/ou faits historiques. Alors, pourquoi a-t-on tellement besoin, d’autant plus en ce moment, d’un port d’attache pour se sentir ancré·e·s dans le monde et en nous-mêmes ? État des lieux d’une question universelle qui squatte nos têtes sans payer de loyer.

Maison parisienne de Kenzo Takada.
Maison parisienne de Kenzo Takada.
Home sweet home

 

Sous la couche de peinture, la quête existentielle de l’habiter et du sentiment du “chez-soi” persistent dans la sphère privée et le débat public, allant bien au-delà d’un assemblage de biens matériels et/ou d’une adresse postale. Comme l’expliquait l’autrice et journaliste Marie Kock dans son essai Après le virage, c’est chez moi (La Découverte, paru en poche cette année) : “Chercher son lieu, c’est espérer trouver l’environnement qui sera le bon pour nous, mais aussi espérer trouver sa place, une forme d’évidence, de stabilité, de point de chute. Un lieu d’arrivée qui rendrait toute notre vie cohérente.” À y regarder de plus près, les philosophes, sociologues, ethnologues et anthropologues ont constamment interrogé cette notion et notre rapport à l’habiter – de Martin Heidegger et son célèbre essai paru en 1951, Bâtir Habiter Penser, à la regrettée sociologue Monique Eleb, autrice d’ouvrages comme L’Invention de l’habitation moderne. On voit même maintenant se développer sur les réseaux sociaux la “psychologie de l’habitat”, qui s’intéresse à la manière dont nos lieux de vie influencent notre humeur et notre équilibre émotionnel. Une réflexion similaire à celle entamée par le créateur Prabal Gurung qui, pour sa collection automne-hiver 2026 baptisée “Home, Sweet Home?”, s’est plongé, non sans nostalgie, dans son enfance au Népal avec pour questionnement : “À quoi ressemble le foyer en cette période particulière où tout est fracturé, accéléré et où le sol semble trembler” (cf. son interview pour WWD). Selon Guy Tapie, sociologue et auteur de l’ouvrage Éloge de l’habiter. Manuel de sociologie appliquée à l’architecture (éd. Le Bord de l’eau, 2026), “habiter est un besoin existentiel. On a tous besoin d’habiter quelque part, selon les degrés de développement des sociétés et des identités individuelle et collective  : l’habiter traduit au fond le rapport de l’espèce humaine à son environnement.”

Présentation Kenzo FW26 dans la maison parisienne de Kenzo Takada.
Présentation Kenzo FW26 dans la maison parisienne de Kenzo Takada.

Mais qu’est-ce qui fait qu’on se sent bien quelque part ? Et depuis quand au juste l’habitat est-il considéré comme un facteur de bien-être et d’accomplissement personnel ? “Le sentiment du chez-soi tel que nous le concevons aujourd’hui est relativement récent. Il émerge véritablement au XIXe siècle avec l’essor de la bourgeoisie, continue celui qui est également membre du comité scientifique de Maisons Marianne, entreprise pionnière de l’habitat intergénérationnel en France. À mesure que la famille devient le centre de la vie sociale, l’habitat se transforme : les pièces se spécialisent, les chambres se séparent, l’intimité s’organise. Au fil du XXe siècle, notamment après la Seconde Guerre mondiale, l’accession à la propriété et l’habitat pavillonnaire incarnent un idéal de réussite, de distinction sociale. Le chez-soi devient à la fois un refuge, un projet de vie et l’expression d’une certaine autonomie individuelle.”

“Après le virage, c’est chez moi”, de l’autrice Marie Kock.
Prabal Gurung FW26.
On va chez moi 
ou chez toi ?

 

Avec l’aide des réseaux sociaux, cette aspiration demeure profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. Le foyer, autrefois privé et verrouillé, est ainsi devenu un espace largement exposé et surmédiatisé. Intérieurs scénographiés, tutos de décoration et plaisirs coupables d’interior porn et de real estate porn : “Les plateformes numériques ont fortement transformé la maison en objet désirable, de projection et forcément de performance sociale. Lorsque les jeunes générations parviennent à créer leur espace de vie, elles y investissent fortement leur identité, note Vincent Grégoire, directeur Consumer Trends & Insights de l’agence Nelly Rodi. L’intérieur devient une extension de soi, un décor soigneusement pensé et mis en scène. Quant à la décoration, elle n’est plus seulement fonctionnelle : elle exprime une personnalité.” C’est d’ailleurs dans ce contexte que Marion Denoual a lancé, en 2021, Maison, une revue annuelle et collaborative qui explore chaque recoin de la maison (logique avec un tel titre) : “C’est un sujet inépuisable, à la fois intime et universel. J’ai un réel fétiche pour la maison : je me souviens avoir pris des photos de celle de mon enfance avant de déménager, et avec mon frère on l’a même en matching tattoo. La maison est inscrite dans le parcours d’émancipation, dans le rite d’évolution et l’histoire personnelle de chacun.”

La révue “Maison”, lancée par Marion Denoual en 2021. 

Parmi les récits et créations marquant·e·s paru·e·s dans le magazine ? Ceux de Pauline Bonnet, qui a traité la figure de la femme au foyer, “littéralement celle qui s’occupe du feu, à travers sa pratique de la céramique” ; de Camille Bleker, qui a signé “une histoire un peu hot sur une nana amoureuse de son plafond, mais de manière drôle et décalée”, ou encore le texte poignant de [notre collaborateur] Stéphane Durand sur “la veillée de son frère décédé dans sa maison d’enfance”. Si cette revue ultra-léchée contribue, par sa pertinence éditoriale, artistique et graphique, à l’esthétisation du foyer, elle apporte également une réflexion plus nuancée : “L’habitat est un espace que l’on raconte et où l’on se raconte, mais ce n’est pas forcément là où l’on se sent bien, ni même protégé·e. Il peut être un trigger pour les plus vulnérables, les enfants, les femmes…” C’est par exemple ce qu’a voulu souligner Miu Miu avec sa collection printemps-été 2026 en faisant marcher ses mannequins flanqué·e·s de tabliers de cuisine de femme au foyer tout droit sorties de l’ex-RDA (notamment incarnée sur le catwalk par l’actrice allemande Sandra Müller), histoire de renverser le fantasme de la tradwife mais aussi d’explorer la dualité de la vie domestique, à l’heure où les discours réactionnaires et masculinistes regagnent du terrain sur la place de la femme dans la maison et dans la société. Un concept poussée jusque dans la campagne qui figurait notamment Olivia Rodrigo dans une maison suspendue dans les nuages… En effet, comme l’explique l’autrice Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée. Comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes (éd. La Découverte, 2025), “la maison peut-être vue comme une métaphore de l’oppression”.

Campagne Miu Miu SS26
Toit, toit mon toit

 

Évidemment, ces dernières années, les confinements ont davantage joué sur notre perception du foyer, puisqu’on a tou·te·s eu le temps de l’arpenter de long en large, de le réinvestir et de faire l’expérience de ce bien-être que procure finalement (ou pas) le “chez-soi”. Dix ans auparavant, en 2015, dans son essai Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique (La Découverte), Mona Chollet faisait cet état des lieux : “À l’écart d’un univers social saturé d’impuissance, de simulacre et d’animosité, parfois de violence, dans un monde à l’horizon bouché, la maison desserre l’étau. (…) Aimer rester chez soi, c’est se singulariser, faire défection. C’est s’affranchir du regard et du contrôle social.” Avec la pandémie de Covid-19, on est tou·te·s devenu·e·s un peu plus casanier·ère·s tandis que notre lieu de vie est aussi devenu notre lieu de (télé)travail et notre base de loisirs. Selon une récente étude de la plateforme de services à domicile Wecasa menée avec YouGov, “35 % des Français·es décrivent leur foyer comme un sanctuaire, tandis que 34 % y voient un lieu de partage et de retrouvailles. Mais cette perception cohabite avec une réalité plus exigeante. Le logement ne se limite plus à un espace de repos : il devient un lieu où s’enchaînent les usages, les contraintes (…).” Vincent Grégoire abonde : “Le foyer concentre désormais des activités autrefois réalisées à l’extérieur.” On y organise des dîners, des pyjama-­watch-parties, des book clubs, des admin nights pour remplir sa déclaration de revenus, tout ça entre ami·e·s qui se veulent du bien et dans un contexte plus qu’intimiste.

“Chez Soi. Une Odyssée de l’espace domestique”, de l’autrice Mona Chollet.
“La Maison Vide”, de l’auteur Laurent Mauvignier.

À l’image de Julie de Libran, qui a pu compter sur son amie le nez Daniela Andrier pour accueillir dans son humble demeure le défilé de sa collection couture printemps 2026 (sympa). Vincent Grégoire va plus loin en décelant une tendance de fond : “celle non plus du cocooning mais du bunkering…”, voyant se dessiner un paradoxe majeur entre les “jeunes” et les “vieilles” générations : “Là où les baby-boomers associaient souvent réussite et accession à la propriété, il·elle·s cherchent aujourd’hui à alléger leur mode de vie d’une forme de matérialité et de superflu. À l’inverse, les plus jeunes développent parfois des comportements plus sédentaires, il·elle·s accumulent, collectionnent, se créant des espaces protecteurs et sécurisants.” Ainsi, c’est la marque Miu Miu (décidément toujours dans le coup) qui, avec son projet interactif “A House That We Shaped” lancé cette année dans le cadre de sa campagne maroquinerie 2026, nous a invité·e·s à pousser les portes de sa maison imaginaire et à interagir avec les objets et accessoires pour compléter comme une forme de journal intime. En psychologie, on parle de “contenance” : “Cette notion a été développée par le pédiatre britannique Donald Winnicott. Elle assure une sécurité psychique, émotionnelle et physique”, souligne la psychologue Aline Nativel Id Hammou. Et d’ajouter que “ce cocon rassurant peut aussi bien se résumer à un lieu, à des objets matériels mais aussi à autrui.”

Gigi Hadid dans la campagne maroquinerie Miu Miu 2026.
Ici, c’est chez nous

 

Cela dit, on ne choisit pas toujours où on réside et “le lieu que l’on habite n’est pas toujours celui où l’on se sent chez soi”, nous rappelle Marie Kock dans son essai Après le virage, c’est chez moi. Une vérité qui tiraille les déraciné·e·s, les forcé·e·s à l’exil, les dépossédé·e·s, alors même que disposer d’un espace à soi reste un privilège conditionné par les ressources économiques. Et dans le contexte actuel, la crise du logement et la précarité ne font qu’amplifier les inégalités. Toutefois, lorsqu’il dépasse le cadre de l’habitat, le sentiment du “chez-soi” émane des personnes qui nous entourent. Les mondes virtuels sont devenus des refuges pour bon nombre de représentant·e·s de la GenZ et late millennials, pour qui l’expression “famille choisie” fait de plus en plus sens. “La culture ballroom, avec ses houses dirigées par des Mothers, les différents clubs réunissant des passionné·e·s, les réseaux de soutien et d’entraide, ont fait émerger des communautés qui reposent davantage sur les affinités électives que sur les liens du sang. Elles offrent à leurs membres des repères affectifs et des espaces de sécurité comparables à ceux traditionnellement associés au foyer”, observe Vincent Grégoire. Omniprésente lors de ses concerts, la fameuse casita de Bad Bunny s’est d’abord plantée au beau milieu du Levi Stadium de San Francisco cette année, lors de la mi-temps du Super Bowl, avant de voyager avec lui pour sa tournée mondiale. Sous ses airs de maison traditionnelle portoricaine, celle-ci participe à la culture identitaire et symbolise un safe space et une fierté d’appartenance, d’autant plus dans une Amérique bouleversée par Trump et ses relents néocolonialistes.

La “Casita” de Bad Bunny.

C’est dans ce même espace aujourd’hui hautement symbolique que le chanteur invite une partie de son public pendant ses concerts, histoire de renforcer le lien de communauté et de foyer avec ses fans. Cette forme d’appartenance a aussi pris des airs de retour aux sources pour Christian Wijnants qui, à l’occasion du premier Antwerp Fashion Festival en juin dernier, a réinvesti son quartier d’origine en présentant sa collection printemps-été 2027 dans un bâtiment situé à seulement 300 mètres de son domicile. Une façon pour le créateur belge d’ouvrir pour la première fois, loin de Paris et d’une industrie de la mode plutôt fermée, cette expérience à un cercle beaucoup plus large : ses client·e·s, ses ami·e·s, sa famille, ses abonné·e·s et tou·te·s ceux·celles qui soutiennent la marque depuis longtemps. À Paris, en janvier 2026, lors de la Fashion Week Fall-Winter, c’est le jeune créateur néerlandais Camiel Fortgens qui a investi, quant à lui, un appartement de la rue de Turbigo, transformant cuisine, salle de bain et salon en catwalks où les mannequins évoluaient comme chez eux·elles. Un sentiment de“chez-soi” qui s’est même retrouvé en France au cœur d’un nouveau projet de société. Lors de son meeting de campagne présidentielle qui s’est tenu en juin dernier à Saint-Denis, le candidat LFI Jean-Luc Mélenchon a orchestré un coup de maître en se réappropriant, tel un retournement de stigmate, le tristement célèbre slogan du RN et de l’extrême droite identitaire “On est chez nous”, et ce afin de défendre son concept de “nouvelle France” inclusive et égalitaire. Un “grand remplacement” de la rhétorique xénophobe qui pourrait bien casser la baraque en 2027 avec, en ligne de mire, l’espoir que tout le monde puisse enfin se sentir chez soi… Qui sait ?

défilé Camiel Fortgens FW26.
défilé Camiel Fortgens FW26.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).