Pour son 30e anniversaire, Mixte a réuni dans une interview croisée exclusive deux grandes figures de la mode parisienne. Le journaliste et réalisateur Loïc Prigent et le communiquant et attaché de presse Lucien Pagès nous offrent ici une discussion vive et franche sur leur parcours et leur vision de l’industrie.

Aujourd’hui, il est quasiment impossible d’évoluer dans le circuit de la mode parisienne (et internationale) sans tomber sur Loïc Prigent et Lucien Pagès. Depuis maintenant une trentaine d’années, ces deux amis, qui se sont rencontrés au tout début de leur carrière respective, ont été à la fois les témoins et les acteurs des plus grands changements que la mode ait connus. D’abord journaliste pour Libération ainsi que pour quelques autres médias mode (dont Mixte) dans les années 1990, Loïc Prigent s’est fait un nom grâce à son style journalistique unique en son genre mêlant humour, dérision, histoires et anecdotes. Depuis, ses émissions comme Habillées pour… en duo avec Mademoiselle Agnès sur Canal+, ses documentaires Le Jour d’avant pour Arte ou encore son livre J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste (éd. Points, 2016) – sans oublier sa chaîne YouTube qui cumule plus de 700 000 abonné·e·s – ont fait de lui l’un des contributeurs majeurs à l’édification du panthéon de la pop culture mode française. De son côté, Lucien Pagès est de ces éminences grises qui façonnent la mode dans l’ombre, entre coups marketing maîtrisés et soutien indéfectible à la jeune création. Après avoir été attaché de presse pour différentes marques de renom, il a fondé en 2006 sa propre agence, Lucien Pagès Communication, spécialisée dans les relations presse, la stratégie de communication et l’image de marque pour des maisons de mode, de beauté et de design telles que Sacai, Jacquemus, Schiaparelli, Courrèges, Coperni, Loewe, Carven, Victoria Beckham, Diptyque ou encore Byredo (rien que ça). De quoi se forger un statut d’experts respectés pour ces deux figures désormais incontournables de l’industrie. Issus de la même génération et nourris à la même sauce mode (de l’ère des supermodels à l’avènement des grands groupes financiers, en passant par l’âge d’or de la presse magazine et l’arrivée des réseaux sociaux et des plateformes digitales), les deux complices ont pris le temps, pour ce numéro anniversaire de Mixte, de se retrouver face à face pour une interview croisée. Une exclusivité pour notre magazine et une véritable première pour les deux acolytes qui avouent ne s’être jamais prêtés à l’exercice. L’occasion pour ces passionnés de style et d’image d’enfin échanger sur leur vision de la mode, tout en partageant un peu de leur histoire.

Mixte. Vous vous souvenez de votre toute première rencontre ?
Lucien Pagès. Ouh là, ça date…
Loïc  Prigent. C’était en 1998, il me semble.
Lucien. Oui c’est ça. Avec un ami, j’avais monté une marque qui s’appelait Marani. Loïc travaillait avec Mademoiselle Agnès à Canal+. Il·elle·s aimaient bien notre travail et nous avaient invité·e·s dans l’émission Nulle Part Ailleurs. Mon tout premier souvenir de toi est très net : je stressais pas mal car l’émission était en direct et tu es venu dans la loge pour nous rassurer.
Loïc. Ah oui, c’est vrai ! C’était l’époque où je faisais la programmation des invité·e·s après avoir été journaliste à Libération. Pendant les fashion weeks, on recevait beaucoup de gens de la mode et de designers assez fun : toi, Helmut Newton, Jeremy Scott, Alber Elbaz, Marc Jacobs… C’était un beau mélange de personnes extrêmement confirmées et émergentes. À cette époque, la télévision était quand même le principal médium d’images, elle avait un impact assez considérable dans la découverte de talents. Il n’y avait évidemment pas les réseaux sociaux – on était au tout début d’Internet – et on avait réussi à proposer une nouvelle façon de regarder la mode.

M. Comment votre relation s’est-elle concrétisée par la suite ?
Loïc. Ça devait être quelques années plus tard, vers 2006, au moment où Lucien a fondé son bureau. Il s’occupait d’Adam Kimmel. C’était un designer new-yorkais vraiment fascinant, qui avait une réflexion hyper intéressante sur la mode.
Lucien. C’était mon premier client. J’ai effectivement eu la chance de commencer avec quelqu’un qui, comme tu l’as dit, avait une vision radicale et très chic de la mode. On avait une excellente relation. J’étais un peu son impresario. Il faisait de l’homme et son style me correspondait bien.

M. Qu’est-ce que vous appréciez respectivement chez l’un et l’autre ?
Loïc. Il y a un rapport de confiance entre nous qui offre un vrai confort de travail. Si une marque est représentée par Lucien, le projet m’intéresse parce que je sais qu’il y croit. Notre rapport est direct, on se dit les choses. Il y a une forme de franchise qui crée une facilité particulièrement appréciable.
Lucien. Ce que j’admire chez Loïc, c’est son grand sens de la mode. C’est un homme d’images qui, en plus d’avoir beaucoup d’humour, a énormément d’intuition. Il sait souvent avant les autres ce qui va devenir énorme. Il aime prendre des paris et fonctionne à l’énergie. Je pense notamment à Jacquemus, qu’il a suivi et soutenu depuis ses débuts. À l’époque, les gens le regardaient un peu comme une espèce d’extraterrestre, sans vraiment y croire. C’est quelque chose qui s’est passé plein de fois ! Si je vois que Loïc s’intéresse à quelque chose, je m’y intéresse aussi parce que je connais son intuition et que je lui fais confiance. Il m’a bluffé plusieurs fois en donnant tort à pas mal de monde. Et, bien sûr, il a ce talent assez unique, à travers ses documentaires et ses livres, de démocratiser la mode auprès du grand public en suscitant l’intérêt et la curiosité.

M. En ce qui me concerne Loïc, je dois t’avouer que c’est grâce à tes émissions et tes documentaires comme Le Jour d’avant sur Arte ou Habillées pour… sur Canal+, que j’ai forgé l’essentiel de ma culture mode.
Loïc. C’est vrai ?

M. Absolument ! Ton travail a été ma première véritable interaction avec cette industrie quand j’étais adolescent. C’était quasiment ma seule possibilité de m’instruire sur le sujet puisque je vivais dans une ville moyenne de province, très déconnectée de tout ça.
Lucien. Comme nous tou·te·s (rires).

Loïc Prigent.

M. Justement, vous êtes tous les deux originaires de petites villes dans des régions très éloignées du microcosme parisien de la mode. Lucien, tu viens des Cévennes et toi Loïc, de Bretagne. Est-ce qu’à vos débuts, vous vous êtes un peu sentis comme des outsiders ?
Loïc. Je ne sais pas… Quelque part, c’est comme si j’avais déjà les codes parce que je lisais énormément la presse mode anglaise comme I-D ou The Face. J’ai été tellement biberonné à ça que quand j’ai assisté à mon tout premier défilé, je savais qui était qui dans la salle. Il y avait beaucoup de magazines comme Glamour, Harper’s Bazaar ou Interview, qui recensaient et faisaient des polaroïds des stylistes, des maquilleur·euse·s, des photographes… Du coup, je suis arrivé de plain-pied dans un milieu que j’avais l’impression de connaître.
Lucien. Tu n’avais pas de complexes.
Loïc. Si, j’en avais sûrement plein ! J’en ai toujours. Et il vaut mieux les garder à mon avis.
Lucien. Moi, j’avais très peur quand je suis arrivé des Cévennes. Peur de passer pour un plouc. J’avais vachement idéalisé le milieu de la mode. Je pensais que je n’allais pas fitter. Mais je n’ai pas eu le choix car c’était vraiment ce que je voulais faire. Ça peut encore m’arriver de me retrouver dans certains endroits et d’avoir l’impression de ne pas avoir les codes. Finalement, c’est quelque chose qui te poursuit toute la vie, je crois. Malgré tout, en faisant le tour de tout ça et en côtoyant diverses personnes, on s’aperçoit rapidement que la plupart viennent de milieux très différents.

M. Votre image de l’industrie a-t-elle changé après avoir intégré le milieu ? Quels clichés se sont trouvés vérifiés ou erronés ?
Lucien. Moi, je pensais que ce serait plus sophistiqué. Certainement parce que j’avais un peu en tête une image issue des films et des séries.
Loïc. Tu imaginais un mélange entre un snobisme à la Hubert de Givenchy et Funny Face (Drôle de frimousse en français, film satirique sur le milieu de la mode sorti en 1957 avec Audrey Hepburn, ndlr) ?
Lucien. Je ne sais pas, mais en tout cas davantage quelque chose à la Dynastie, ou un soap opera bien opulent du même genre (rires). Au final, les gens de la mode sont assez normaux, même s’ils sont aussi un peu fous.
Loïc. Il faut dire qu’on a commencé à l’époque du grunge, avec tout un tas de jeunes marques anticonformistes comme Ann Demeulemeester qui, pour leurs défilés, nous faisaient asseoir sur ces chaises en bois pliables qui font assez mal au cul. Ça te donnait une forme d’humilité.
Lucien. C’est vrai, mais moi j’ai fait mon premier stage à la couture chez Dior à l’époque de Gianfranco Ferré, puis chez Yves Saint Laurent. Autant te dire que j’ai commencé par la chaise dorée. Pas par les trucs “cool”.

M. Vous vous rappelez votre tout premier défilé ?
Loïc. Ça devait être un show Dior. C’est Anne Boulay (ex-rédactrice mode à Libération, ndlr) qui m’avait donné sa place. En 1995, je crois.
Lucien. On devait être dans la même salle alors, puisque je me suis occupé de presque tous les défilés prêt-à-porter et couture de 1993 à 1996.
Loïc. C’est drôle ! La même journée, je me rappelle avoir vu aussi le défilé d’un petit créateur londonien d’origine turque très en vogue à ce moment-là, Rifat Ozbek. Aujourd’hui, plus personne ou presque ne se souvient de lui. Ce qui fait beaucoup relativiser sur les épiphénomènes mode et toute la hype qui peut se construire autour d’une marque, avant qu’elle finisse par disparaître ou être oubliée.
Lucien. Tu as raison, car mon tout premier défilé était celui d’une marque rococo italienne dont le nom m’échappe justement. Une sorte de sous-Versace assez nul qui avait défilé aux Tuileries. Je m’étais incrusté en me faufilant entre les tentes…
Loïc. C’est quelque chose qui ne serait clairement plus possible aujourd’hui. Maintenant, tout a changé et tout va tellement vite dans la mode. Ma théorie, c’est que tout ce qui s’est passé avant 2020, c’est déjà de la préhistoire.

Lucien Pagès.

M. Dans ce contexte frénétique, c’est particulièrement difficile de se faire une place et de durer pour les designers émergent·e·s. Au-delà de vos collaborations avec de grandes marques, vous êtes tous les deux connus pour soutenir la jeune création. En quoi est-ce primordial pour vous ? Quel est votre regard sur l’état actuel des choses ?
Lucien. C’est tout simplement essentiel, dans le sens où la mode est une industrie qui se régénère constamment. Et c’est le soutien aux plus jeunes qui permet ce renouveau et entretient cette vitalité. Quand je décide de m’occuper de jeunes marques qui n’ont pas beaucoup de moyens, je ne vois pas ça comme de la charité mais comme un devoir. Et puis il y a aussi une forme d’énergie vers laquelle on est attiré·e·s, quelque chose qui nous touche, nous émeut et qu’on a envie de soutenir et de porter, car on sent et on sait que la ­personne qui se trouve derrière peut arriver quelque part un jour. Duran Lantink, qui a été nommé l’année dernière à la tête de la direction artistique chez Jean Paul Gaultier, en est le parfait exemple.
Loïc. Il y a vraiment une beauté et une magie qu’il faut célébrer au sein de la jeune création. Et quoi de plus rafraîchissant qu’un défilé gratos ?

M. Qu’est-ce que tu entends par là ?
Loïc. Ce genre de défilé monté avec les moyens du bord et qui a vraiment coûté moins cher qu’un Solex – mon Dieu, la réf qui vieillit (rires). Je pense notamment à Simon Porte Jacquemus et à ses copines qui, au tout début, avaient défilé gracieusement pour sa collection baptisée “La Piscine”. Ou encore Jeanne Friot, qui m’a confié il y a quelques saisons qu’elle avait dépensé 200 balles pour les bancs et que ça représentait un budget conséquent pour elle. Ça remet un peu les choses en perspective quand tu sais que les grandes maisons dépensent aujourd’hui des millions pour présenter leurs collections.
Lucien. C’est hyper mignon, mais ça ne peut malheureusement pas durer très longtemps à partir du moment où tu commences à grossir et à susciter l’intérêt de la presse et des acheteur·euse·s. D’autant plus dans un contexte où le business est en berne : les grands magasins ferment, les plateformes de vente en ligne galèrent à payer les designers, les partenaires commerciaux potentiels diminuent et les faillites s’enchaînent. C’est devenu très compliqué et très cher de faire vivre sa marque quand on est indépendant·e.

M. Est-ce que c’est aussi dû à notre rythme de vie effréné et à notre façon de consommer la mode ?
Loïc. Ce qui me met vraiment en colère, c’est effectivement le peu de temps qu’on laisse aujourd’hui à un·e designer pour faire ses preuves, surtout au sein des grandes maisons. On en est quand même arrivé·e·s à un point où on vire les créateur·rice·s au bout de six mois si les résultats ne sont pas là. C’est aberrant. J’en suis méga frustré. Pour mes reportages télé, j’en viens parfois à me demander si je dois consacrer du temps à tel·le ou tel·le designer, qui risque de toute façon d’être remercié·e la saison suivante. Quand ça arrive, j’ai un peu l’impression d’avoir trahi mon audience.
Lucien. Il peut y avoir de mauvais recrutements et en général, ça se décèle très vite. Mais au-delà de ça, il faut redonner du temps au temps. Si les débuts d’un·e designer ne sont souvent pas parfaits, il y a quand même d’excellentes idées et une très bonne intention. C’est ça qu’il faudrait réapprendre à apprécier et à faire grandir. Regarde Daniel Roseberry chez Schiaparelli. Il y a quelques années, au moment de sa nomination et de ses premiers shows, beaucoup le critiquaient et peu de gens croyaient en lui. Pourtant, on lui a laissé le temps de se chercher et de s’affirmer. Aujourd’hui, la maison est (re)devenue l’une des marques les plus excitantes du moment.
Loïc. C’est fou à quel point une collection ou une nomination peuvent cristalliser les opinions de la profession et du public. Ça met les gens dans un état ! Comme quand Hedi Slimane avait présenté sa première collection pour Celine. On avait l’impression qu’il avait cramé la ville tellement les gens étaient divisés. C’était dingue.
Lucien. Je trouve ça génial qu’il y ait ce type de discussion. Ça montre qu’il existe encore de l’intérêt et de la passion pour la création et pour la mode.

M. Si la mode peut encore provoquer de tels débats, a-t-elle aussi le pouvoir de faire évoluer les mentalités ?
Lucien. Pour moi, la mode épouse les mouvements sociaux. Elle n’en est pas à l’origine. Elle change notre rapport à l’esthétisme, c’est évident, mais je ne suis pas sûr qu’elle puisse vraiment changer les mentalités.
Loïc. Oui, mais elle peut te faire regarder les choses autrement. Comme des garçons a par exemple eu une influence considérable sur la façon d’appréhender et de concevoir nos corps.
Lucien. Je suis d’accord avec toi, mais est-ce que ça s’est vraiment retrouvé dans la rue ?
Loïc. Figure-toi que j’ai récemment revu des défilés de la marque dans les années 1980 et je me suis rappelé que des cousines à moi en Bretagne s’habillaient pareil. La marque avait eu un impact énorme. Donc pour moi, la mode nous façonne et nous influence plus ou moins à différents degrés. Je sais que toutes les questions liées au body positivisme m’ont fait changer mon regard sur les différents types de corps évoluant dans la rue et sur le besoin de représentation qui en découlait. Quoi qu’aujourd’hui, sur les podiums, on est revenu à des corps très “Mar-a-Lago”. Ce qui me fait dire qu’on est en fait en train de régresser…
Lucien. C’est vrai qu’en ce moment, il y a une forme de retour en arrière, une résurgence du conservatisme. Il suffit de voir l’engouement pour l’Ozempic, le retour de la maigreur ou encore la baisse de la diversité sur les podiums… Finalement, on en revient à ce que je disais : la mode n’est sans doute hélas que le reflet de son époque.

M. Au travers de ce numéro, notre magazine fête ses 30 ans. Comment imaginez-vous et espérez-vous la mode et la presse dans les trente années à venir ?
Lucien. Trente ans, c’est loin ! On ne sait même pas ce que sera la mode dans deux ans…
Loïc. Ce qui est sûr, c’est que le digital a pris une place énorme dans notre travail. On s’est tellement fait atomiser et pulvériser par les réseaux sociaux. J’aurai beau le regretter, ça ne changera rien.
Lucien. Il y a quelques signes qui montrent quand même une résistance de la presse magazine et du papier ces dernières années, avec un regain d’intérêt pour le tangible et les beaux objets, notamment à travers les coffee table books ; et aussi la jeune génération, qui réinvestit les librairies et les maisons de presse. Peut-être même qu’on ira vers quelque chose de complètement radical en arrêtant l’utilisation des réseaux sociaux pour revenir à du 100 % physique ?
Loïc. Je crois que tu délires un peu là (rires).
Lucien. Je suis sérieux. Imagine un monde où les réseaux sociaux auront été complètement submergés par l’intelligence artificielle. Il nous faudra bien des images imprimées et sourcées pour être sûr·e·s qu’elles sont bien réelles. Peut-être qu’il y aura des révolutions qui vont nous ramener vers des choses plus concrètes. Et le papier, c’est très concret.
Loïc. J’aime bien cette idée.

Lucien Pagès et Loïc Prigent.