Vivienne Westwood Bridal Couture collection

À la fois garante d’un conservatisme et d’une institution archaïque mais aussi figure subversive détournée par la pop culture, la mariée fait l’objet de maintes récupérations culturelles et politiques. Entre le mariage célébré lors du SuperBowl de Bad Bunny, le weddinggate des Beckham et la sortie prochaine du film “The Bride!” de Maggie Gyllenhaal, est-il temps de mettre les voiles ?

Elle déchaîne littéralement les passions. Et ce n’est pas la famille Beckham qui nous contredira. Rappel des faits : tout récemment le fils aîné, Brooklyn, décidait de couper le cordon avec ses parents jugé·e·s toxiques en lavant son linge sale en public (ça se passait sur Instagram, évidemment). Des stories qui révélaient notamment ce dont tout le monde se doutait, la mésentente entre la jeune épouse Nicola Peltz et sa belle-mère Victoria. Au point que celle-ci l’aurait laissée en plan pour son mariage, refusant de lui confectionner sa robe de mariée. Heureusement, que Valentino serait passé par-là pour lui sauver la mise. Pour tou·te·s celles et ceux qui se sont un jour dit “oui” (pas notre cas), cette anecdote est hautement symbolique et touche au quasi sacré. Un statut d’intouchable que lui confère la tradition culturelle et religieuse mais aussi la sacralisation de cette robe par les collections haute couture. Selon la légende mode, ce serait Christian Dior qui aurait instauré comme coutume la robe de mariée comme bouquet final du défilé. Au point que même le plus punk des plus punks des labels de mode, à savoir Vivienne Westwood, dispose de sa propre ligne “Bridal”, initiée l’année dernière lors de la Barcelona Bridal Fashion Week. Et d’aucuns diront que le mariage l’été dernier de Charli XCX en Westwood a participé à sa désirabilité.

Collaboration Birkenstock X Danielle Frankel Hirsch
Collaboration Birkenstock X Danielle Frankel Hirsch
On ne fait pas que dans la dentelle

 

Autre signal fort émis depuis la fashionsphère : la collaboration surprenante entre Birkenstock et la créatrice américaine Danielle Frankel Hirsch – “l’une des figures les plus influentes du renouveau du vestiaire nuptial” selon Le Monde, qui déclarent la chaussure orthopédique officiellement acceptable à l’autel. En ce début d’année, lors des présentations Haute Couture Printemps-été 2026, tous les regards se sont braqués sur la robe florale de Jonathan Anderson pour Dior, celle très minimaliste composée d’un jockstrap et d’un long voile de Charlie Le Mindu (qui signait son grand retour dans le calendrier), sans oublier celles sculpturales de Robert Wu, dont l’une des créations a été portée par la joueuse de tennis Naomi Osaka à l’Open d’Australie qui a fait une entrée remarquée, habillée de blanc, flanquée d’une ombrelle et d’un voile. Un joli panel diversifié pour démontrer que la mariée ne fait pas toujours dans la dentelle. Si la robe est un exercice de style fastidieux pour les designers, l’interprétation et les intentions qu’il·elle·s prêtent à la mariée qu’il·elle·s mettent en scène peut s’avérer une prise de position critique envers la société et l’institution.

Dior Haute Couture PE26
Charlie Le Mindu Haute Couture PE26

En 2013, en plein débat sur le mariage pour tou·te·s, Karl Lagerfeld avait eu l’audace de faire défiler un couple de femmes vêtues de robes de mariées pour clôturer la collection Chanel printemps-été. À l’issue de ce défilé, il avait même fait part à la presse de son interrogation : “Pourquoi les gens qui vivent ensemble ne peuvent pas avoir la même sécurité que les bourgeois mariés ?”. Brinquebalée entre les valeurs traditionnalistes, la montée des conservatismes à fort relent fasciste, une omniprésence médiatique mais aussi et surtout un imaginaire subversif alimenté en continu par la culture populaire, la mariée est finalement ce mètre-étalon auquel on mesure les petites interrogations de nos vies et les grands chamboulements de nos sociétés.

Chanel Haute Couture PE13
La saison des mariages

 

Si celle-ci n’a pas encore officiellement débutée, dans les rangs MAGA, une fois n’est pas coutume, on ne fait jamais les choses bien et dans les règles (disons-le franchement). C’est dans les propriétés de Trump à Miami et à Mar-el-Lago que deux membres du cercle proche du président américain ont célébré leur union, en présence de la rappeuse déchue Nicki Minaj, qui a viré à droite toute, rapportait le média The Cut début du mois. Une mise en pratique du grand projet 2026 défendu par le think tank américain conservateur Heritage Foundation à savoir “putting family first”. Dans les grandes lignes, cela consiste à promouvoir des politiques étatiques et fédérales visant à réduire le droit à l’avortement et les droits individuels des femmes, tout en valorisant les structures familiales nucléaires. En France, une proposition de loi pour en finir avec le “devoir conjugal” a fait lever les boucliers des internautes rétrogrades qui parlent d’une “destruction des valeurs chrétiennes du mariage”.

Dans cette perspective cauchemardesque, la mariée en semble être la pierre angulaire, avant de se muer en “tradwife” acquise à la cause trumpiste. Sarah Banon, professeure à l’Institut Français de la Mode et doctorante en sciences politiques à l’Université Paris 8, nuance toutefois cette filiation : “Je ne pense pas que mariée et tradwife correspondent exactement à la même réalité. La tradwife est une émanation papier glacé de la mère au foyer idéale, très influencée par le système de représentation américain. La tradwife est assez monolithique et associée à une idéologie bien précise, surtout quand elle est abordée dans le contexte actuel. La mariée, à l’inverse, est déjà bien plus protéiforme. Si elle correspond à un rite de passage intégré à une culture patriarcale/hétéronormée et participe d’un schéma familial consacré par ces complexes culturels, sa représentation dans l’histoire est néanmoins bien plus diverse que celle de la tradwife et elle ne s’adosse pas uniquement au contexte contemporain de retour au conservatisme.”

Bonne presse

 

Si la mariée campe toujours autant dans nos imaginaires, c’est parce qu’elle monopolise notre champ visuel à grand renfort de médias spécialisés, de comptes inspirationnels et de photos hashtaguées sur les réseaux sociaux. “La section Vogue Weddings permet de maintenir l’imaginaire d’une élite culturelle à regarder et à suivre comme des exemples idéalisés qui maintiendraient une image d’Epinal, en la modifiant à la marge, de l’institution du mariage. Quant à la rubrique Vows du NYT, ça me rappelle un peu ‘c’est mon histoire’ dans le magazine Elle : des histoires qui viendraient rendre plus exaltant le quotidien, s’appuyant toujours sur cette conception ‘conte de fées’ de l’événement”, souligne Sarah Banon. Figure très codifiée, la mariée est un archétype qui, écartée du droit chemin, se révèle subversive et interroge les normes sociales : plus son image est sacralisée, plus sa déviation est nette. Du pain béni pour la fiction férue de mariées faisant exploser leur female rage, comme en attestent la version punk, horreur et féministe de la fiancée de Frankenstein de Maggie Gyllenhaal (The Bride! en VO, sortie le 4 mars au ciné) ou encore celle incarnée par Uma Thurman aka “La Mariée” dans la saga Kill Bill.

Sabrina Carpenter le soir de la cérémonie des Grammy Awards 2026.

C’est également cette sacro-sainte figure que les chanteuses — de Madonna à Lana del Rey en passant par Lady Gaga et Sabrina Carpenter (pas plus tard qu’à la dernière cérémonie des Grammy Awards 2026) — ont décorseté dans leurs clips, renversant la monogamie, la pureté et l’hétérosexualité qui en découlent. “La mariée a toujours été un élément prisé par la culture populaire car elle renvoie à une institution de plus en plus incertaine et mystifiée, ajoute Sarah Banon. La culture populaire s’intéresse à la mariée papier glacé, mais aussi à la runaway bride, à la mariée abandonnée face à l’hôtel, à la mariée punk… Plus l’institution est figée, plus il y a de variations subversives possibles.”

Margot Robbie dans “Hurlevent”
Politique-fiction

 

Autour de la mariée, se déploie donc toute une grammaire esthétique et visuelle pour mieux appâter le chaland. Le pas de côté stylistique opéré par la cinéaste Emerald Fennell dans Hurlevent qui, avant sa sortie, a fait hurler les internautes en raison d’une photo du film montrant Margot Robbie dans une robe de mariée totalement anachronique, a finalement été salué à sa sortie en salle comme une audace, un parti-pris à la Sofia Coppola et son Marie-Antoinette. Quant aux fans du showrunner Ryan Murphy, ils espèrent assister à la reconstitution du mariage de Carolyn Bessette et John F. Kennedy Jr dans la série Love Story qui leur est consacrée sur Disney + à partir du 13 février. Tirant également sur la corde sensible, les productions A24 ont fait appel à de vrai·e·s photographes de mariage pour réaliser les visuels promotionnels du film The Drama avec Zendaya et Robert Pattinson (sortie le 8 avril en France).

Photos de mariage de Zohran Mamdani et Rama Duwaji dans le métro.
“Companion” de Drew Hancock.

En sous-texte de ses représentations fictives flamboyantes, s’opère une relecture de ce qu’est le bonheur, sans céder à la pression sociale ni renier sa liberté. Derrière la légère hausse des mariages en France après une perte de vitesse liée à la pandémie de Covid-19, doit-on voir un regain d’amour romantique ou plutôt le désir de se sécuriser dans un contexte socio-politique des plus instables ? En prônant l’amour lors de leur dernier défilé, les créateur·rice·s Willy Chavarria et Jeanne Friot souhaitent que ce sentiment soit moins galvaudé. Réinvestir l’institution du mariage, c’est aller dans ce sens : c’est par exemple l’actuel maire de New York, Zohran Mamdani qui pose dans le métro avec son épouse, l’artiste Rama Duwaji, pour leurs photos de mariage, transposant ce moment dans un décor du quotidien certes pas sexy mais tangible et bien réel, loin des mises en scène surjouées et des récits “contes de fée” fabriqués de toute pièce.

Le mariage lors de la performance de Bad Bunny au SuperBowl 2026.
L’union fait la force

 

De même, il tend à démontrer que l’amour d’autrui et la douceur ont leur place sur la scène politique, en opposition à la violence et la toxicité masculine performée par ses adversaires de la droite dure. C’est également ce que nous a donné à voir Bad Bunny lors de la mi-temps du SuperBowl : en organisant un vrai mariage sur scène, il a mis en pratique son discours des Grammys : “La haine se nourrit de haine. Seul l’amour est plus puissant que la haine. Alors, s’il vous plaît, changeons de comportement. Si nous devons nous battre, faisons-le avec amour.” Dans une considération plus pragmatique, le mariage apparait comme une solution envisageable à notre désir de se sécuriser et de se préserver. Si dans les années 1950, période où il a été dénommé comme tel, le “mariage lavande” permettait à celles et ceux qui ne souhaitaient pas sortir du placard de se conformer au diktat social du mariage hétéronormé. Le récent coming out à l’âge de 83 ans de l’époux de la créatrice Diane von Fürstenberg a jeté un coup de projecteur à cette variante autrefois marginalisée. Celle-ci apparait en effet aux yeux des jeunes générations précarisées comme une alternative de choix à une époque où rien n’est moins sûr… Ou comment le “mariage de raison” consenti va vraisemblablement s’imposer les prochaines années comme l’union qui fait la force.