“Manchild”, Sabrina Carpenter, 2025

Pas de chance pour celles et ceux qui souhaitaient arrêter de fumer : la clope truste notre champ visuel depuis quelques mois, du mariage de Charli XCX au dernier album de Lily Allen, en passant par les films du studio A24 ou encore les marques de mode comme Nathalie Zinko, 16Arlington et Gwyn (le nouveau label de Gwyneth Paltrow). Décryptage d’une tendance qui n’est pas qu’un écran de fumée.

Il y a exactement 4 jours, 1500 badaud·e·s et curieux·ses ont répondu présent·e·s à l’appel du “cigarette Maestro” Breaking Bob, un comédien septuagénaire qui a son petit succès sur les réseaux sociaux, les invitant à une pause clope au Washington Square Park de New York : “Les gens sont à cran ces temps-ci. Entre le travail et le stress, il faut parfois se retrouver entre amis pour fumer une cigarette”, a-t-il ainsi déclaré au New York Post. Un rassemblement populaire aux faux airs de happening qui démontre que la clope n’est pas circonscrite qu’aux écrans, où “elle est valorisée pour la façon dont elle confère une image cool ou puissante”, pouvait-on lire dans un article publié en juin dernier dans le New York Times, s’appuyant sur une avalanche d’exemples récents dans la pop culture : Dakota Johnson dans la rom-com “The Materialists” qui fume comme un pompier, le cast de la série “The Bear” ou encore la chanteuse Sabrina Carpenter qui s’en grille une dans le clip de “Manchild” et pour les besoins d’un shooting pour Interview Magazine, suivie de près par Jeremy Allen White ou l’artiste Nadia Lee Cohen. Beyoncé qui s’en grille une sur son Cowboy Carter Tour… Lorsque ce n’est pas tout un stade en liesse qui reprend en chœur “Cigarettes & Alcohol” durant la tournée des retrouvailles des frères Gallagher d’Oasis.

Dakota Johnson dans “The Materialsts”

Et dernièrement, c’est Lily Allen qui a ressorti la sèche pour promouvoir son single “Pussy Palace” tiré de son nouvel album “West End Girl” – ladite chanson balance sur son ex-mari, l’acteur David Harbour, qui avait transformé son dojo en garçonnière adultérine ou encore en défilant à la dernière présentation de la marque britannique 16Arlington. Une glorification de la cigarette comme accessoire qui confère de l’allure, de la prestance, de l’empouvoirement alors qu’il n’y a pas si longtemps de cela, les cigarettes étaient encore persona non grata dans les films, séries et affiches promotionnelles. Or, selon une étude de l’ONG Truth Initiative, 80 % des œuvres nominées pour le dernier Oscar du meilleur film contenaient des scènes de tabagisme – dont “Anora” qui comptabilise 14 min de clopage intensif. En France, entre 2015 et 2019, plus de 90 % des films français comportaient au moins un événement, objet ou discours lié au tabac, d’après La Ligue contre le cancer (la loi Evin, quelqu’un ?). Alors comment expliquer que tout part en fumée comme ça ?

T’as pas une clope ?

Selon le NYT, Charlie XCX et son attitude “brat”, mi-rebelle mi-sale gosse, ont fortement contribué à dédiaboliser et visibiliser la clope : “L’image de Charli est imprégnée d’un hédonisme teinté de nihilisme, en accord avec sa consommation de tabac”. Souvenez-vous déjà à son anniversaire en août l’année dernière, elle se faisait offrir par Rosalía un bouquet de cigarettes. Interrogé par l’imminent média américain, l’instagrammeur @cigfluencers, qui élabore une curation riche en photos de vedettes accros à la nicotine, a constaté une récente augmentation de celles-ci. Selon lui, l’attrait d’une célébrité qui fume est avant tout une question d’esthétique et d’attitude glamour qui convoque dans l’imaginaire collectif à la fois les icônes hollywoodiennes Audrey Hepburn, Marlene Dietrich et Lauren Bacall et les pop stars du moment Lana Del Rey et Sabrina Carpenter en tête qui “cochent toutes les cases de la pin-up : attitude lascive, mise en pli impeccable et clope au bec sont de rigueur”, note Mathilde Carton, journaliste politique et pop culture, spécialiste des États-Unis. Le New York Times va même plus loin, en qualifiant cette attitude de “very frenchy” (pardon ?), citant l’exemple des “bols de cigarettes disposés lors du mariage de Mary-Kate Olsen et Olivier Sarkozy en 2015” comme un détail “subversif et très français”. Une image d’Épinal qui a été renforcée à la dernière Fashion Week de Paris par Kylie Jenner et Rosalía, aperçues en train de s’en griller une à la terrasse d’une brasserie parisienne.

Rosalía et son bouquet de “fleus” pour Charli XCX
Beyoncé lors du Cowboy Carter Tour

Indice de récession

La cigarette jouit également d’un désamour progressif pour les cigarettes électroniques dont les utilisateur·ice·s désenchanté·e·s produisent des vidéos lacrymales sur TikTok pour expliquer “combien vapoter c’est pas cool”. Un effet de mode que la chanteuse Lola Young a définitivement enterrée en affirmant à Interview magazine que “fumer c’est mal. Mais ce sera toujours plus sexy que de vapoter”. Un côté “messy” pleinement assumé, “et qui vient s’opposer à l’idéologie puritaine et hygiéniste de Trump – qui rappelons-le, dans un souci de self-control total ne boit pas, ne fume pas, et incarnée par le slogan populiste “Make America Healthy Again” lancé par le secrétaire à la santé Robert F. Kennedy Jr., souligne Mathilde Carton. Et ça va aussi à l’encontre de tout un discours performatif qui veut que la pause clope, c’est le moment où tu n’es pas productif.” La clope serait-elle politique ? Le créateur Willy Chavarria, fumeur notoire et qui pose clope au bec dans le magazine Players, illustre ainsi cette posture de contestation : fervent opposant à la politique raciste, fasciste et LGBTQIA+-phobe du président orange, il se place dans une esthétique de résistance. Autre constat : si la cigarette apparaît plus transgressive aux yeux des Américain·e·s, c’est aussi parce que la weed a été gobée par le marché du wellness et recrachée en “edibles” sous forme de produits à base de CBD et autres gummies.

Kris jenner pour une campagne Khy, la marque de Kylie Jenner

L’ère du “doomer”

Dans ces volutes de fumée, pas étonnant que resurgissent l’esthétique Indie Sleaze, cette période début 2000 où tout le monde semblait ravagé sur les photos, de Cory Kennedy au trio infernal Paris Hilton-Britney Spears-Lindsay Lohan… mais aussi l’inquiétant look “héroïne chic” marqué par le retour sur les podiums de la maigreur. Pâleur assumée, cernes creusées, moue lasse : autant de codes qui s’opposent à l’idéal irréprochable de la “clean girl” et autant d’indices de récession et de défaitisme social qu’incarne à la perfection l’archétype viral du “doomer”, qui derrière sa barbe hirsute, son regard désabusé et sa clope au bec, a du mal à cacher sa joie (ce qu’incarnait déjà le mème “Ben Affleck Smoking Through The Pain of Existence”). “La cigarette a toujours été écrite dans les fictions comme l’accessoire des individus en marge, pas insérés dans le tissu social”, rappelle Mathilde Carton. À des niveaux différents : James Dean en rebelle dans “La fureur de vivre”, Sarah Jessica Parker en trentenaire célibataire dans “Sex and the City”, Jeremy Allen White en cuistot au bout du roul’ dans “The Bear”… ”Un arc narratif qui doit beaucoup à l’industrie du tabac qui a toujours œuvré dans l’ombre pour faire du placement de produit. Plus on voit des gens à l’écran avec une cigarette, plus on sera à risque de fumer”, rappelle Dr Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP), cofondateur du festival Pop & Psy et auteur de “Pop & Psy : Addicts – Prendre soin de soi et identifier les comportements toxiques” (éditions Points), dans lequel il parle plus longuement de l’archétype de la femme libérée mais aussi de celui de l’outsider pour qui cloper est un acte d’insoumission. Autant de role models auxquels sont confronté·e·s les jeunes, qui sont également en première ligne de cette surreprésentation de la cigarette dans les films, séries, clips, sur les réseaux sociaux et jusqu’aux défilés de mode comme dans la dernière collection SS26 de Nathalie Zinko qui utilise les mégots comme accessoires. Même la gourou du bien-être sain, Gwyneth Paltrow s’y remet et distribuait des fines sur un plateau d’argent lors du lancement de Gwyn, sa nouvelle marque de prêt-à-porter présentée à New York en septembre dernier.

Lancement de la marque Gwyn
Défilé Nathalie Zinzko printemps-été 2026

Dans ”Headphones On”, Addison Rae chante : “Je dois accepter la douleur, j’ai besoin d’une cigarette pour me sentir mieux.” Lorde, elle, compare une pelle sous MDMA à “la meilleure cigarette de sa vie” dans “What Was That”. Des références qui s’épanouissent pleinement dans notre époque anxiogène et qui en disent long sur la santé mentale de la Gen Z. L’Alliance contre le tabac souligne “qu’en moins de 10 ans, le tabac à l’écran a quadruplé dans les séries pour jeunes”. Conséquence ? 48 % des jeunes de 15 à 25 ans indiquent que le tabac à l’écran les incite à fumer. Face à ce constat, le député écologiste Nicolas Thierry souhaite interdire à vie la vente de clopes à toute personne née après le 1er janvier 2014, pour créer “une génération sans tabac”. Enfin, difficile d’ignorer la dimension sociale de la cigarette, tant elle marque une disparité de classe et de genre. “La cigarette diminue moins chez les femmes que chez les hommes, et les classes moins favorisées continuent de fumer plus, souligne Dr Jean-Victor Blanc. Nul n’est à l’abri des ravages de la cigarette. Toutefois, une injustice persiste sur le fait que, malgré tout, c’est plus facile d’arrêter quand on est éduqué et fortuné car on intègre mieux les messages de santé et, par conséquent, on a plus facilement accès aux soins.” CQFD.

Sarah Jessica Parker dans “Sex and the City”