L’ère du “doomer”
Dans ces volutes de fumée, pas étonnant que resurgissent l’esthétique Indie Sleaze, cette période début 2000 où tout le monde semblait ravagé sur les photos, de Cory Kennedy au trio infernal Paris Hilton-Britney Spears-Lindsay Lohan… mais aussi l’inquiétant look “héroïne chic” marqué par le retour sur les podiums de la maigreur. Pâleur assumée, cernes creusées, moue lasse : autant de codes qui s’opposent à l’idéal irréprochable de la “clean girl” et autant d’indices de récession et de défaitisme social qu’incarne à la perfection l’archétype viral du “doomer”, qui derrière sa barbe hirsute, son regard désabusé et sa clope au bec, a du mal à cacher sa joie (ce qu’incarnait déjà le mème “Ben Affleck Smoking Through The Pain of Existence”). “La cigarette a toujours été écrite dans les fictions comme l’accessoire des individus en marge, pas insérés dans le tissu social”, rappelle Mathilde Carton. À des niveaux différents : James Dean en rebelle dans “La fureur de vivre”, Sarah Jessica Parker en trentenaire célibataire dans “Sex and the City”, Jeremy Allen White en cuistot au bout du roul’ dans “The Bear”… ”Un arc narratif qui doit beaucoup à l’industrie du tabac qui a toujours œuvré dans l’ombre pour faire du placement de produit. Plus on voit des gens à l’écran avec une cigarette, plus on sera à risque de fumer”, rappelle Dr Jean-Victor Blanc, médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP), cofondateur du festival Pop & Psy et auteur de “Pop & Psy : Addicts – Prendre soin de soi et identifier les comportements toxiques” (éditions Points), dans lequel il parle plus longuement de l’archétype de la femme libérée mais aussi de celui de l’outsider pour qui cloper est un acte d’insoumission. Autant de role models auxquels sont confronté·e·s les jeunes, qui sont également en première ligne de cette surreprésentation de la cigarette dans les films, séries, clips, sur les réseaux sociaux et jusqu’aux défilés de mode comme dans la dernière collection SS26 de Nathalie Zinko qui utilise les mégots comme accessoires. Même la gourou du bien-être sain, Gwyneth Paltrow s’y remet et distribuait des fines sur un plateau d’argent lors du lancement de Gwyn, sa nouvelle marque de prêt-à-porter présentée à New York en septembre dernier.