Affiche promotionnelle de la série ”The Beauty”
de Ryan Murphy avec Bella Hadid.

Entre la toute nouvelle série “The Beauty” de Ryan Murphy, la marque de mode Matières Fécales ou encore Charli XCX attendue au casting du prochain film d’épouvante de Takashi Miike, l’horreur attire bien au-delà de la marge. Mieux, le genre, longtemps snobé, gagne en respectabilité et permet aux communautés minorisées d’exorciser leurs traumas et de raconter leurs histoires personnelles, tout en se réappropriant leur pouvoir narratif.

Disons-le franchement : il y a des noms d’artistes qui sont littéralement à chier. C’est le cas de Matières Fécales, le duo d’artistes-designers canadien·ne·s formé par Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran qui a fait une entrée fracassante, en mars 2025, au calendrier de la Fashion Week parisienne automne-hiver 2025, avec une collection marquée de silhouettes vampiriques et gothiques. Normal, lorsqu’on connaît le tandem soutenu par le créateur américain Rick Owens, le prince des ténèbres de la mode qui, lui, a droit à une rétrospective, “Temple of Love”, au Palais Galliera jusqu’au 4 janvier. L’époque est donc clairement dans sa dark era. Vogue US annonce que “black is the new black” pour la saison, Versace se met au total look noir, alors que Maison Margiela délaisse le blanc. Sans oublier la récente annonce de la sortie imminente sur la chaîne américaine FX de “The Beauty”, la nouvelle série d’horreur du showrunner queer par excellence Ryan Murphy, qui verra Ashton Kutcher incarner un milliardaire du monde de la tech s’enthousiasmer pour la mise sur le marché d’une drogue baptisée “The Beauty”, dont les effets secondaires vont se révéler terrifiants pour tout un tas d’utilisateur·rice·s (dont Bella Hadid herself !). Ambiance…

Photo extraite du livre “Beauty of the beast” (A24 editions)
Défilé Matières Fécales FW25

D’autres indices nous font converger vers cette esthétique horrifique globalisée : citons Beauty of the Beast, récemment publié par A24 Editions, un manuel de transformation pensé avec la maquilleuse d’effets spéciaux américaine Emily Schubert. La faute également aux pop stars. En tête de proue, Lady Gaga qui a délaissé son truc en plumes des JO de Paris 2024 pour des tenues en cuir à la Eraserhead, et un make-up proche du mime triste Klaus Nomi. Plus acidulée, la figure de Mercredi Addams réactualisée par la série Netflix de Tim Burton, avec une Jenna Ortega qui ne lésine pas sur le method dressing (le fait de s’habiller IRL de la même manière que son personnage). Sans oublier Chappell Roan qui ne se cache pas de puiser ses influences esthétiques autant dans l’univers drag que dans les films gores. Et puis, il y a les rappeuses Doja Cat et GloRilla qui jouent les démones, la chanteuse Arca et son esthétique dérangeante cyberpunk/BDSM ou encore les it girls Gabbriette et Julia Fox, ghoul girls en chef·fe incarnant un certain “succubus chic”. En plein sur la vague d’un succès qui ne faiblit pas, la chanteuse Charli XCX choisit de faire ses premiers pas face caméra chez le maître de l’horreur Takashi Miike. Faut-il rappeler que le cinéma d’horreur a le vent en poupe ?

Basculer dans l’épouvante

 

Le succès critique de The Substance de Coralie Fargeat avec Demi Moore et celui, populaire, de Sinners de Ryan Coogler avec Michael B. Jordan, sans parler des productions de A24 (Midsommar, Hérédité…) et de Blumhouse Productions (M3GAN et M3GAN 2.0), confirment que l’horreur est une lame de fond qui traverse bon nombre de créations culturelles et artistiques. Flippant, non ? “On mesure la santé mentale d’une société à sa production horrifique, affirme Taous Merakchi, journaliste spécialisée dans l’horreur et autrice de Monstrueuse, qui sortira le 10 octobre chez La Ville Brûle. Ce que l’on en déduit ? Que ça ne va franchement pas fort. Mais il y a d’autres explications à ce basculement volontaire dans l’épouvante : l’horreur joue sur nos peurs les plus sourdes, comme celle de plonger dans un bain de sang, et en cela, elle a un effet cathartique indéniable. C’est aussi le genre qui se prête le mieux pour exorciser ses angoisses et traumas et raconter ses récits personnels, d’autant lorsqu’on est une personne minorisée et marginalisée. L’horreur fait définitivement un malheur.” En mars, le magazine britannique Dazed & Confused publiait un article au titre racoleur : “Pourquoi voulons-nous baiser des monstres ?” Derrière cette question à fort potentiel viral sur les réseaux sociaux, une vraie réflexion sur l’évolution de la place de la figure du monstre dans la fiction d’horreur et du regard qu’on lui porte. Autrefois conspué et redouté, le monstre, c’est l’autre, celui qui ne se conforme pas aux standards de notre société. D’une répulsion épidermique et fascination amusée pour les créatures effrayantes, il faut en avoir aujourd’hui une lecture beaucoup plus construite et instructive, comme le souligne Taous Merakchi pour qui “les communautés racisées et LGBTQIA+, qui défient la norme imposée, sont assignées à la figure du monstre, du parasite”.

“The Substance” de Coralie Fargeat.

Avec son clip “Disease”, premier single de son dernier album “Mayhem” dans lequel un double maléfique terrifiant vient perturber la tranquillité de Lady Gaga, la chanteuse queer par excellence en est la parfaite illustration. Mais que le monstre soit ce miroir tendu aux personnes minorisées et marginalisées ne date pas d’hier : “La Féline de Jacques Tourneur, sorti en 1942, dépeint une femme qui a littéralement peur d’embrasser son fiancé par crainte de se transformer en panthère si elle consomme le mariage. Le sous-texte est clair : elle réprime en réalité son homosexualité”, note Fleur Hopkins-Loféron, rédactrice pour la revue La Septième Obsession, chroniqueuse horreur dans l’émission Mauvais Genres sur France Culture et autrice de « Dark romance : guide amoureux » qui sortira en février 2026 aux éditions Goater. “Pour les personnes minorisées, poursuit-elle, c’est tout l’enjeu de sortir de l’hétéro-patriarcat qui résiste à beaucoup de nos imaginaires. Grâce à la fiction d’horreur, les communautés minorisées, racisées et LGBTQIA+ reprennent le pouvoir narratif : cela passe par une relecture critique des figures classiques, comme le zombie ou le cannibale (métaphore de l’esclavage ou du colonialisme) ou encore la sorcière (figure féministe, victime du patriarcat), mais aussi des figures mythologiques à forte tendance vengeresse, comme les gorgones ou les sirènes. En sociologie, on parle de retournement du stigmate.”

Image extraite du clip de “Disease” de Lady Gaga.
Super méchant·e·s

 

Le film Sinners de l’Afro-Américain Ryan Coogler en est un parfait exemple : sous ses airs de film d’horreur à vampires, c’est une critique du racisme institutionnel, mais aussi de l’assimilation qui est mise en exergue. En cela, le cinéma d’horreur offre une forme d’empowerment. “On a beaucoup théorisé le male gaze dans le cinéma, le sous-genre New Black Horror théorise, lui, le racial gaze qui renforce la norme blanche”, souligne Fleur Hopkins-Loféron. Les personnes racisées sont d’autant plus concernées qu’elles ont longtemps été soit cantonnées à des rôles secondaires, soit fétichisées. “On a souvent reproché à Stephen King de peupler ses romans de figures types, comme les Magical Negros (cf. Le Talisman coécrit avec Peter Straub), ajoute-t-elle. On peut dire qu’il y a eu un grand tournant avec l’arrivée du réalisateur Jordan Peele qui a décolonisé l’horreur en faisant du Black Horror à high concept. Son film Get Out, sorti en 2017, dénonce justement cette objectification et fétichisation du corps noir.” Déconstruire les tropismes racistes, c’est aussi ce à quoi s‘attelle la comédie d’horreur The Blackening de Tim Story. Une bande d’ami·e·s afro-américain·e·s est prise dans un jeu de manipulation macabre et “racist as fuck” : l’une des épreuves consiste à éliminer la personne la “plus noire” parmi celui qui est gay, celle qui dit tout le temps le “n-word” et celui qui a voté Trump. Si le film d’horreur remet en question les rouages classistes de la société, il permet aussi d’interroger nos biais cognitifs les plus honteux.

“Sinners” de Ryan Coogler

L’horreur, sous toutes ses formes culturelles, offre une certaine liberté de ton et de forme, tant il se ramifie en différents sous-genres bien définis. Ces étiquettes – Black, Indigenous, BIPOC (Black, Indigenous and People of Color) ou encore Queer Horror – sont autant de repères narratifs qui permettent aux communautés minorisées et marginalisées de récupérer un espace d’expression qui les a longtemps renvoyé·e·s à des stéréotypes : la femme érotisée, les personnes racisées et queer ultra-clichés. Avec – spoiler alert – une espérance de vie très restreinte dans les fictions d’horreur. Pour Taous Merakchi, “l’horreur a cette faculté de permettre de renverser les normes car, par définition, c’est un genre transgressif où l’on déconstruit facilement les identités et les corps (c’est le cas, par exemple, chez Julia Ducournau et son Titane, ndlr). L’horreur est profondément woke.” Tellement décomplexée qu’elle n’hésite pas à renverser la donne : à commencer par la final girl, passée de pauvre proie érotisée à figure féministe de survivante prête à en découdre. Un changement de paradigme qui se ressent dans tous les sous-genres de l’horreur ayant attrait aux femmes et à leur condition : du body horror à la The Substance qui interroge notre rapport à l’âgisme, au rape and revenge qui exorcise les violences sexuelles (Revenge, toujours, de Coralie Fargeat), en passant par le domestic horror (Companion de Drew Hancock) où la peur s’immisce dans le quotidien avec, pour trame de fond, une critique de la condition féminine pétrie de déconsidération sociale et de violences domestiques physiques et psychiques (le pire cauchemar des trad wives en quelque sorte). L’horreur peut donc aujourd’hui passer haut la main le test de Bechdel.

“Titane” de Julia Ducournau.
La somme de nos traumas

 

À la question “est-ce que c’est un genre politique ?”, la réponse est sans nul doute oui. “Toutes les communautés minorisées y trouvent un langage pour contester et exister, et par là même enrichir le genre, explique Fleur Hopkins-Loféro. Elles n’ont plus seulement une existence périphérique dans l’horreur, elles subvertissent un discours dominant, déplacent les enjeux et mettent un coup de projecteur sur des problèmes bien réels tout en questionnant l’histoire officielle.” Taous Merakchi lâche sans détour : “Pour nous, celles et ceux qui vivent quotidiennement avec la peur, la violence et/ou la discrimination, qui sont en hypervigilance car victimes de racisme, d’homophobie, de transphobie, de sexisme et de toute autre violence systémique, nos vies ressemblent déjà à des films d’horreur !”. Voilà sans doute pourquoi Robert Wun, créateur de mode queer originaire de Hong Kong et connu pour présenter lors de la semaine de la couture parisienne des robes de mariées ensanglantées façon “Carrie” de Brian de Palma, déclarait en 2021 au magazine Interview : “Si tu es créatif ou un peu queer ou un peu gay, tu es juste ce type bizarre.” Car au final les monstres ne sont plus ces êtres répugnants, mais plutôt ces esprits et fantômes d’un passé pas digéré (His House de Remi Weekes), ces hommes lambda au regard insistant (Men d’Alex Garland), ces présences inquiétantes qui plongent dans la peur quotidienne.

Défilé Robert Wun Haute Couture Automne-Hiver 2024.
“Companion” de Drew Hancock.

“Le genre permet de métaboliser une horreur qui est déjà bien présente, souligne Fleur Hopkins-Loféron, citant les auteur·rice·s latinx et indigènes comme Silvia Moreno-Garcia, Stephen Graham Jones et Mariana Enríques, dont les œuvres sont transcendées par les sujets sociétaux comme le féminicide, la dictature, les enlèvements perpétrés par les cartels, la guérilla, la spoliation et la colonisation des terres ancestrales… En termes de production culturelle horrifique de masse les États-Unis ont incontestablement une longueur d’avance. Les auteur·rice·s sont à ce point prolifiques qu’il·elle·s digèrent en un temps record toutes les problématiques qui traversent le pays. Ainsi, les sœurs Maika et Maritza Moulite ont écrit The Summer I Ate the Rich (Hodder Children’s Books) ou comment manger les 1 % sur fond de mépris de classe, tandis que Kalynn Bayron démontre dans son livre intitulé You’re Not Supposed to Die Tonight (Bloomsbury YA) que le mouvement Black Lives Matter n’est toujours pas une évidence pour la police. Sans surprise, l’ère Trump II va leur donner du grain à moudre. Et chez nous ? “Dans la France post-Pelicot (Gisèle, ndlr), il est fort probable que de plus en plus d’autrices vont s’approprier l’horreur pour parler des violences sexistes et sexuelles et de la capacité des femmes à rendre coup pour coup”, prédit Fleur Hopkins-Loféron. Attendez-vous donc à une bonne dose de female rage.

Cet article est originellement paru dans notre numéro Fall-Winter 2025 STORYTELLERS (sorti le 23 septembre 2025).