M. Et c’est ce dernier qui a pris le dessus ?
E. B. Oui, plutôt. Au sortir du bac, alors que j’étais susceptible de faire des auditions pour les écoles nationales de théâtre ou le conservatoire, je tournais déjà des films. Je n’ai donc pas eu accès à cette formation qui permet de faire ce que j’aime et dont je rêvais : le théâtre public. On m’a bien sûr proposé des choses dans le privé, mais ça ne me plaisait jamais vraiment. Alors j’ai attendu, en me disant que je finirais peut-être par intégrer cette institution.
M. En quelle année as-tu finalement intégré le théâtre public ?
E. B. C’est arrivé en 2009. Quelques mois après être allée voir jouer mon amie Sylvie Testud au Théâtre de la Ville dans Casimir et Caroline d’Ödön von Horváth, j’ai eu l’opportunité de la remplacer parce qu’elle ne pouvait pas faire la tournée pour la reprise de la pièce. Elle a suggéré mon nom parmi d’autres à Emmanuel Demarcy-Mota, qui est aussi le directeur de ce théâtre. Après des essais, j’ai donc repris son rôle en intégrant la troupe, et à partir de là, j’ai continué à travailler avec cette équipe. Aujourd’hui, Le Cercle de craie caucasien est le cinquième spectacle que je fais avec elle.
M. Dans cette pièce, tu joues Groucha, une jeune femme qui devient mère en sauvant un enfant abandonné dans le chaos de la guerre. Tu as interprété plusieurs rôles de mère très marquants au cinéma ces dernières années, que ce soit dans Pupille, L’Amour ouf, Enzo ou encore Simone, le voyage du siècle. Il y a un pattern ou c’est vraiment du pur hasard ?
E. B. Écoute, c’est du pur hasard. J’ai simplement l’âge pour jouer les mères. C’est dans l’ordre des choses – au cinéma tu dois distribuer des rôles qui collent davantage à l’âge, puisque la caméra est plus proche. J’ai simplement eu la chance que ces rôles-là soient des super mères dans des super films. En ce qui me concerne, tant que c’est bien écrit et complet, peu importe si c’est un premier ou un second rôle, j’irai toujours. Au théâtre, c’est la première fois que je joue une mère qui n’en est pas une, mais qui le devient. Dans toutes les pièces que j’ai faites ici depuis 2009 – et qui sont très différentes –, j’ai beaucoup joué ce qu’on peut appeler des “jeunes premières”. Même le personnage de Groucha est très jeune, et dans Le Songe d’une nuit d’été, j’étais une des deux amoureuses par exemple. Finalement, c’est assez drôle que je vive et que je profite maintenant d’un emploi que je n’ai jamais eu à l’âge où on peut normalement jouer les jeunes premières. Mais c’est ça qui est magique aussi au théâtre : tant que tu peux bouger dans l’espace, tu peux créer de l’illusion.
M. C’est ce qui te plaît particulièrement et que tu ne retrouves pas au cinéma ?
E. B. Oui, c’est justement cette possibilité de mobilité, comme un terrain de jeu du corps, qui me séduit. Et puis ici, le plateau est vaste. Il accueille énormément de danseur·euse·s, de chorégraphes, d’interprètes : il est aussi vibrant de tou·te·s ces artistes-là. J’aime le fait qu’on puisse voyager quand on fait des tournées. Mais surtout, j’aime les textes qu’on travaille. Le théâtre public est souvent engagé et engageant. Il est précieux sur la réflexion qu’on peut avoir sur le monde, sur ce qui nous entoure.