TRENCH SAINT LAURENT
PAR ANTHONY VACCARELLO,
BAGUE PERSONNELLE.

Depuis un peu plus de trente ans, Élodie Bouchez navigue avec grâce et émotion dans le cinéma français. Rencontre avec une actrice qui incarne sans doute le mieux une forme de douceur à elle toute seule.

Aussi à l’aise dans les films d’auteur·rice – Le Péril jeune de Cédric Klapisch, La Faute à Voltaire d’Abdellatif Kechiche, La Vie rêvée des anges d’érick Zonca (qui lui a valu le César de la meilleure actrice et le Prix d’interprétation à Cannes en 1998) – que dans la comédie potache ou acerbe (Brice de Nice de James Huth avec Jean Dujardin, Seuls Two d’Éric et Ramzy ou, plus récemment, Classe moyenne d’Antony Cordier), Élodie Bouchez a marqué les esprits par sa versatilité, mais aussi par sa retenue. Ces dernières années, alors qu’elle a enchaîné les apparitions marquantes sur le grand écran (son rôle de mère pleine d’empathie dans L’Amour ouf de Gilles Lellouche restera dans les annales), elle n’hésite pas non plus à s’affirmer sur la scène du théâtre public français. En février, elle signait avec succès son retour sur les planches du Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, à Paris, dans la pièce Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota. Alors qu’elle est attendue cette année dans deux grands projets télé –  la série Faussaires sur Arte et le téléfilm Les Rives du fleuve, sur France 2, adapté du roman Les Fossoyeurs (éd. Fayard) de Victor Castanet sur le scandale des Ehpad français  –, Mixte a pris le temps d’échanger avec l’une des actrices les plus délicates de sa génération, dont la voix et la prosodie enveloppantes imposent le rythme à prendre.

MIXTE. Tu es connue du grand public pour tes films, mais tu es aussi très investie dans le théâtre. Comment et pourquoi la scène occupe-t-elle une place si importante dans ta carrière ?
ÉLODIE  BOUCHEZ. Dans mon rêve de devenir actrice, quand j’étais petite, je pensais faire du théâtre. J’avais un goût de la scène que j’ai expérimenté dans les spectacles à l’école et dans les centres de vacances. Déjà très jeune, c’était un endroit où je me sentais bien. Mais je crois aussi que ça vient du fait que le cinéma me paraissait quelque chose de beaucoup moins accessible, car personne dans ma famille n’était dans le milieu du spectacle ou dans le domaine de l’art. Malgré ça, j’ai fait un bac littéraire option théâtre et au même moment, j’ai commencé à faire du cinéma.

ROBE SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

M. Et c’est ce dernier qui a pris le dessus ?
E. B. Oui, plutôt. Au sortir du bac, alors que j’étais susceptible de faire des auditions pour les écoles nationales de théâtre ou le conservatoire, je tournais déjà des films. Je n’ai donc pas eu accès à cette formation qui permet de faire ce que j’aime et dont je rêvais : le théâtre public. On m’a bien sûr proposé des choses dans le privé, mais ça ne me plaisait jamais vraiment. Alors j’ai attendu, en me disant que je finirais peut-être par intégrer cette institution.

M. En quelle année as-tu finalement intégré le théâtre public ?
E. B. C’est arrivé en 2009. Quelques mois après être allée voir jouer mon amie Sylvie Testud au Théâtre de la Ville dans Casimir et Caroline d’Ödön von Horváth, j’ai eu l’opportunité de la remplacer parce qu’elle ne pouvait pas faire la tournée pour la reprise de la pièce. Elle a suggéré mon nom parmi d’autres à Emmanuel Demarcy-Mota, qui est aussi le directeur de ce théâtre. Après des essais, j’ai donc repris son rôle en intégrant la troupe, et à partir de là, j’ai continué à travailler avec cette équipe. Aujourd’hui, Le Cercle de craie caucasien est le cinquième spectacle que je fais avec elle.

M. Dans cette pièce, tu joues Groucha, une jeune femme qui devient mère en sauvant un enfant abandonné dans le chaos de la guerre. Tu as interprété plusieurs rôles de mère très marquants au cinéma ces dernières années, que ce soit dans Pupille, L’Amour ouf, Enzo ou encore Simone, le voyage du siècle. Il y a un pattern ou c’est vraiment du pur hasard ?
E. B. Écoute, c’est du pur hasard. J’ai simplement l’âge pour jouer les mères. C’est dans l’ordre des choses – au cinéma tu dois distribuer des rôles qui collent davantage à l’âge, puisque la caméra est plus proche. J’ai simplement eu la chance que ces rôles-là soient des super mères dans des super films. En ce qui me concerne, tant que c’est bien écrit et complet, peu importe si c’est un premier ou un second rôle, j’irai toujours. Au théâtre, c’est la première fois que je joue une mère qui n’en est pas une, mais qui le devient. Dans toutes les pièces que j’ai faites ici depuis 2009 – et qui sont très différentes –, j’ai beaucoup joué ce qu’on peut appeler des “jeunes premières”. Même le personnage de Groucha est très jeune, et dans Le Songe d’une nuit d’été, j’étais une des deux amoureuses par exemple. Finalement, c’est assez drôle que je vive et que je profite maintenant d’un emploi que je n’ai jamais eu à l’âge où on peut normalement jouer les jeunes premières. Mais c’est ça qui est magique aussi au théâtre : tant que tu peux bouger dans l’espace, tu peux créer de l’illusion.

M. C’est ce qui te plaît particulièrement et que tu ne retrouves pas au cinéma ?
E. B. Oui, c’est justement cette possibilité de mobilité, comme un terrain de jeu du corps, qui me séduit. Et puis ici, le plateau est vaste. Il accueille énormément de danseur·euse·s, de chorégraphes, d’interprètes : il est aussi vibrant de tou·te·s ces artistes-là. J’aime le fait qu’on puisse voyager quand on fait des tournées. Mais surtout, j’aime les textes qu’on travaille. Le théâtre public est souvent engagé et engageant. Il est précieux sur la réflexion qu’on peut avoir sur le monde, sur ce qui nous entoure.

COMBISHORT SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO, BAGUE PERSONNELLE.

M. Tu es attendue en septembre dans Ulysse, le nouveau film de Lætitia Masson, avec qui tu as déjà tourné plusieurs fois (G.H.B., Un hiver en été, la série Chevrotine sur Arte…). Quand on regarde en détail ta filmographie, tu as souvent travaillé, depuis ton plus jeune âge, avec des réalisatrices. Est-ce un choix ?
E. B. Non, pas vraiment, parce que, honnêtement, quand on démarre, on ne choisit pas. On peut bien sûr refuser des rôles, mais ceux qu’on nous propose, s’ils nous plaisent, on les prend. Quand j’ai démarré, dans les années 1990, il y a eu une grande émergence d’un renouveau du cinéma français avec beaucoup de femmes. Donc, c’est vrai que j’ai eu la chance de travailler autant avec des réalisateurs qu’avec des réalisatrices.

M. Est-ce différent, en tant qu’actrice, d’être dirigée par une femme ?
E. B. Je ne trouve pas spécialement. Je t’avoue que moi, je m’en fous un peu. J’ai eu des superbes expériences aussi bien avec des hommes qu’avec des femmes.

M. Et pourtant, on a encore du mal à reconnaître les réalisatrices à leur juste valeur. Seulement deux d’entre elles ont gagné le César de la meilleure réalisation, trois l’Oscar et deux la Palme d’or à Cannes. Il y a comme un problème, non ?
E. B. C’est évident. Et même si le système est en train de changer et d’être décrotté, c’est comme s’il y avait une forme d’intransigeance et de méfiance plus grandes vis-à-vis des femmes. Il y a toutes ces choses qui ont été ancrées très fort et dans lesquelles on leur permet tout simplement moins d’exister dans leur art. Et ça, c’est sans compter toutes celles qui ont marqué l’existence, mais dont on ne parle pas dans l’Histoire. Malgré tout, je suis assez confiante. On voit que là, tout est enfin en train d’être secoué. Idéalement, j’aimerais qu’on arrive à vivre dans un monde où il y a de la place pour tou·te·s, sans parité obligatoire, sans discrimination positive.

VESTE ET ROBE SAINT LAURENT PAR ANTHONY VACCARELLO.

M. On t’a souvent vue évoluer dans un cinéma dit engagé et social. Est-ce important pour toi de faire transparaître tes valeurs au travers de tes films ?
E. B. En réalité, le jeu est la seule façon pour moi de faire ça. Jouer me permet de m’exprimer à travers les autres, à travers leurs textes ou leurs histoires. Je pense aussi que c’est dû au fait que je ne suis pas une personne très bien articulée : j’ai un esprit assez divagant et moins structuré. Donc, le cinéma est vraiment l’endroit où je peux lever le poing. Beaucoup plus que dans un dîner ou lors d’une prise de parole publique. Je suis faite comme ça. Mon éducation ne m’a pas donné cette place-là non plus. C’est d’abord en tant qu’interprète que je peux faire un passer un message.

M. Le réalisateur Olivier Dahan dit que ta première qualité, c’est ta “grande empathie que [tu peux] investir dans tout personnage”. Qu’en penses-tu ?
E. B.  C’est vrai que j’ai toujours été intéressée par le fait de trouver des personnages qui vont avoir une forte empathie pour les autres, ou alors pour lesquels on va avoir de l’empathie en tant que spectateur·rice·s – sans chercher à les excuser non plus. Je ne sais pas si c’est une habitude ou si c’est quelque chose d’inné, mais je me mets souvent à la place des autres. Je ne dis pas que c’est forcément une qualité, et parfois ça peut même être un peu encombrant. Il suffit que je marche dans la rue et que je voie quelqu’un de tourmenté pour être tourmentée à mon tour. Heureusement, j’ai quand même la chance de pouvoir en faire quelque chose avec mes rôles. Je crois que c’est un peu devenu ma zone de confort, car travailler des rôles plus antipathiques, c’est davantage compliqué pour moi.

M. Justement, tu n’as jamais eu envie de jouer une vraie méchante ou quelqu’un de parfaitement odieux ?
E. B. On ne me l’a pas beaucoup proposé. Ou alors ça n’était pas forcément bien écrit. Bien sûr, si j’ai l’opportunité d’avoir un bon rôle d’un personnage dur et méchant, j’irai. Mais c’est moins facile. Cela dit, dans Classe moyenne d’Anthony Cordier, je joue quand même une actrice bourgeoise hors sol assez détestable… Mais d’une manière générale, les gens n’arrivent pas à m’associer à ces rôles-là.

ROBE LOEWE, BAGUE ET BRACELETS “MODERNISTE” MESSIKA, BAGUE PERSONNELLE.

M. Le thème de notre numéro est “In Praise of Gentleness” (éloge de la douceur). Qu’est-ce que cette notion t’évoque ?
E. B. Ça m’évoque effectivement une nécessité absolue, la pratique de la douceur versus la brutalité, l’agressivité. C’est quelque chose que j’essaie de transmettre, non sans cynisme, à mes enfants. Quand, par exemple, je me fais micro-agresser par une personne, j’aime bien m’amuser à retourner la situation et à envoyer de la gentillesse, de la douceur. Elle peut être feinte, parce que je peux être saoulée, mais ça reste un super exercice. Renvoyer quelque chose de positif dans le regard, dans le sourire, dans la parole, qui est à l’opposé de la manière dont on t’a interpellé·e, ça fait fondre un peu. Ça déstabilise, et dans le meilleur des cas, ça réinjecte de la bonté chez ces gens-là. Si je devais visualiser la douceur, ce serait une glace très onctueuse qui se met à fondre. En France, ou en tout cas à Paris, j’ai l’impression que notre première manière de nous exprimer, surtout quand on a peur, c’est dans l’agressivité. Donc je pense que c’est un exercice de chaque instant que d’insuffler de la douceur dans les petites choses du quotidien.

M. Y a-t-il quelque chose pour toi qui incarne indéniablement la douceur ?
E. B. Je dirais l’été, aussi bien avec la chaleur qu’avec la lumière du soleil. Pour moi, c’est vraiment synonyme de quelque chose de très doux, d’apaisant, de presque rassurant. En fait, il y a quelques semaines, je suis partie à Los Angeles pour présenter Enzo et Classe moyenne dans le cadre d’un festival de films français. Il y a une forme de douceur et de tranquillité là-bas, que j’ai très bien connues pour y avoir vécu dans le passé. Je redoutais d’y retourner – j’ai même failli ne pas y aller à cause du contexte politique –, mais j’ai retrouvé cette douceur de vivre qui est certainement propre au climat et au mode de vie. Il y a des lieux comme ça qui en sont comme imprégnés.

M. Les gens disent de toi que tu dégages une certaine forme de douceur. Pour moi, ce sentiment est lié à ton côté “low-key”. Dans la vie, tu es une personnalité assez discrète. Tu n’es même pas sur les réseaux sociaux. Est-ce que cette époque où on s’expose beaucoup, voire trop, te dérange ?
E. B. Je crois avoir compris très tôt que s’exposer, ce n’était pas le meilleur des trucs à faire. Peut-être aussi parce que j’ai eu du succès assez rapidement et assez jeune, et que j’ai très vite vu que ça m’empêchait de vivre normalement, comme une espèce d’instinct, de clairvoyance. Je pense qu’avec mon mari (le musicien, producteur et réalisateur Thomas Bangalter, membre des Daft Punk, ndlr), on a ça en commun : cette envie de discrétion et de mesure, comme une volonté de se préserver pour nous rendre la vie plus douce.

TALENT : ÉLODIE BOUCHEZ @ GOOD SISTERS. COIFFURE : MARION ANÉE @ CALL MY AGENT. MAQUILLAGE : ANGLOMA. MANUCURE : SÉVERINE LOREAL @ CALL MY AGENT. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : ENEA ARIENTI.
Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, spring-summer 2026 (sorti le 24 février 2026).