Yoke, AW26 par Shinya Mohri

La semaine dernière se tenait la Rakuten Fashion Week Tokyo FW26, s’ouvrant avec un léger décalage : plusieurs marques ont défilé en amont du calendrier, pour s’adapter à des contraintes de production. Cette reconfiguration du calendrier a laissé le champ libre à une autre scène, parfois plus jeune, particulièrement stimulante. Entre découvertes et confirmations, cette saison était loin d’être ennuyeuse. Récap’ en 8 points.

1. Yoke donne le ton
Yoke FW26

La marque YOKE, lauréate du grand prix du Fashion Prize of Tokyo 2026, qui a donné le coup d’envoi, plaçant d’emblée la barre haute. Encore jeune, la marque connaît une ascension fulgurante et affiche déjà une maturité affirmée, autant dans la qualité de ses collections que dans la stratégie menée par son designer, Norio Terada.
Longtemps pensée comme unisexe, elle opère ici un tournant plus lisible : une collection entièrement féminine, conçue comme la réponse au vestiaire masculin présenté à Paris en janvier. En fond, la projection du défilé parisien créait un miroir, faisant dialoguer les deux collections.
Inspirée par l’artiste Jean Arp, la collection déploie une élégance immédiate, presque évidente. Mais très vite, des glissements apparaissent (proportions déplacées, déformation) introduisant une tension discrète. Des sacs en crochet, réalisés avec l’artiste Emiko Sato (KNITPOTTERY), prolongent cette approche. À l’issue du défilé, les mannequins réapparaissaient sur le runway, immobiles, permettant d’observer les pièces de plus près et de mesurer l’attention portée aux détails : tout est sous contrôle.

2. La ronde de FDMTL
FDMTL FW26

Le défilé FDMTL (Fundamental) n’a laissé personne indifférent. Réunis en cercle autour d’une immense sphère lumineuse, les invités assistent à une forme de sabbat contemporain. Les musiciennes de Nishida Kazue Shachu ouvrent le rituel, chœur incantatoire scandant le thème de Ghost in the Shell sur fond de percussions profondes.
Dans ce cercle, 31 silhouettes chaussées de Tabi Van’s se succèdent. FDMTL, spécialiste du denim et de l’indigo, en déploie toute la maîtrise : du sombre au blanc, la matière se transforme (sashiko, boro, superpositions) jusqu’à devenir organique. Avec Pre-Singularity, Gaku Tsuyoshi évoque un moment charnière dans lequel la création échappe peu à peu à l’humain avec l’effervescence l’IA. Il offre une réponse possible à travers des créations qui célèbrent la main, le temps, l’accident, l’irrégularité comme langage.

3. Ancellm : Yokohama blues
ANCELLM FW26

Pour son deuxième défilé, Kazuya Yamachika quitte Tokyo et embarque les plus motivés jusqu’à Yokohama, dans le BankPark, ancien bâtiment bancaire classé. Construite en 1929 puis restaurée, cette architecture immaculée, presque clinique, contraste avec un vestiaire plus incarné. ANCELLM, fait partie de ces jeunes labels affichant une maîtrise déjà remarquable. La matière est centrale : denim, textiles lavés, surfaces patinées jusqu’à suggérer le passage du temps. Mais ici, les traces ne racontent pas l’usage, elles révèlent le geste. Une ode à la fabrication. Cette saison, la laine s’impose. Tricotée puis lavée, elle gagne en souplesse, apportant aux silhouettes plus de fluidité, presque une sensation de légèreté et de douceur.

4. Le palais de Yohei Ohno
Yohei Ohno FW26

Après une absence des podiums depuis la saison FW24, Yohei Ohno signe son retour avec un défilé dense, presque manifeste. Lauréat pour la deuxième fois du Tokyo Fashion Award, le designer présente Ideal Palace, une collection inspirée par Ferdinand Cheval, ce facteur qui consacra 33 ans à bâtir seul son palais de pierres. Une figure obsessionnelle dans laquelle Ohno se reconnaît, évoquant un processus instinctif : accumuler, assembler, construire…
Sur le podium, la collection se déploie comme une série de pièces-sculptures : jupes à paniers futuristes, superpositions de feuilles découpées, robes recomposées à partir d’éléments détournés. Mais au-delà du geste formel, c’est aussi un travail collectif qui se dessine. Plusieurs collaborations viennent ponctuer le vestiaire : une casquette avec Haute Mode Hirata, des chaussures avec THREE TREASURES, un sac en maille avec Last Frame, ou encore des accessoires en verre réalisés en interne. Peu concerné par les tendances, YOHEI OHNO poursuit une trajectoire singulière, un palais construit à son rythme et son image.

5. La maison hanté de Mikio Sakabe
MIKIO SAKABE FW26

Avec MIKIO SAKABE, la Fashion Week bascule du côté de l’expérience. Dans une maison hantée plongée dans la pénombre, la collection se découvre à tâtons, au fil des pièces. Les silhouettes apparaissent puis disparaissent, fragmentées, presque insaisissables. Les modèles murmurent, surgissent, se replient dans l’ombre. Les perruques cachent les visages, accentuant cette sensation d’étrangeté, entre curiosité et malaise.
Dans cet environnement volontairement confus, un élément reste très lisible : les chaussures. Omniprésentes, elles rappellent le poids de Grounds, la ligne footwear du designer, véritable moteur commercial de la marque. Un succès qui lui permet aujourd’hui de prendre ce type de risques, en s’éloignant d’une présentation classique au profit d’un dispositif immersif. Lors d’un échange, un journaliste lance en riant : “Did you murder those girls?” Sakabe éclate de rire. Non… Pourtant dans la pénombre on reste inquiet.

6. Agnès b. “Oui Oui Baguette”
Agnès b. FW26

À des kilomètres de la France, c’est pourtant sur un morceau de territoire français que se tenait l’un des rendez-vous les plus attendus du calendrier, porté par le projet by R. Pour son premier défilé à Tokyo depuis dix ans, Agnès b. investi l’ambassade française exceptionnellement ouverte pour l’occasion.
Le défilé s’est ouvert avec la danseuse Aoi Yamada. Sa démarche candide, presque dansée, traverse le runway, portée par un remix de Sexy Boy du groupe AIR. Le ton était donné : libre, sans contrainte, une légèreté assumée. La collection de 35 silhouettes navigue entre les iconiques de la maison et un imaginaire de cinéma français, déroulant un vestiaire familier. Entre Tokyo et Paris, Agnès b. esquisse un territoire à part, discret, mais ancré.

7. Alainpaul : Shall we dance ?
Alainpaul FW26

À peine sorti de la Fashion Week de Paris, Alainpaul enchaîne avec un défilé à Tokyo, soutenu par la Japan Fashion Week Organization, le showroom Run (WSN) et l’ANDAM, dont Alainpaul a reçu le prix spécial du jury en 2025. Un passage rapide d’un calendrier à l’autre, révélateur d’une scène française émergente de plus en plus tournée vers l’international.
La collection s’articule autour de références au XVIIIᵉ siècle, déjà explorées à Paris. Le défilé s’ouvre sur des volumes de paniers en crêpe de viscose fluide et se clôt sur un top d’allure couture inspiré du corps à baleine (ancêtre du corset). Entre ces deux pôles, le designer injecte des matériaux plus contemporains, comme le Tyvek, textile technique proche du papier, utilisé pour la conservation, décliné en chemises, débardeurs ou bombers. “Ce que nous faisons aujourd’hui est l’archive de demain”, glisse-t-il aux journalistes. À Tokyo, la proposition évolue : une chorégraphie repensée, portée par Lilies of the Valley du compositeur Jun Miyake, et des silhouettes enrichies de touches plus urbaines, plus colorées.

Parfois présenté comme “le danseur qui se rêvait couturier” à cause de ses racines ancrées dans le ballet, Alain Paul dépasse largement cette image. La précision des finitions, la construction des pièces, les matières, et les chaussures déjà iconiques témoignent d’une maîtrise bien réelle. Avec Louis Philippe, le duo ne fantasme pas le vêtement : il le construit et impose, déjà, une trajectoire solide.

8. Viviano : La messe est dite !
Viviano FW26

Viviano fait partie de ces rendez-vous incontournables du calendrier tokyoïte, une messe à laquelle on revient volontiers chaque saison. Cette fois, direction l’église Yodobashi, entièrement baignée de rouge. Sur un runway étroit, les silhouettes se frôlent, presque contraintes, installant d’emblée une tension. Et pendant que Viviano Sue impose sa vision, la marque, elle, est en train de prendre une autre ampleur : portée récemment par Lady Gaga ou Bad Bunny. Elle fait le buzz.
Il signe une collection néo-romantique, assénant son ADN dans un sermon très clair : volume, théâtralité, tulle, drapé et sensualité. Mention spéciale pour les cheveux et le maquillage, presque excessifs : blush rouge étiré, lèvres profondes, volumes amplifiés. Une beauté à la limite de la rupture. Chez Viviano, le romantisme vacille, sans jamais nous dire s’il nous mènera au paradis ou en enfer.