Depuis trois décennies, Mixte déplace les lignes entre féminin et masculin, mode et société, luxe et jeune création, figures consacrées et nouvelles voix. Retour sur l’histoire d’un magazine indépendant qui n’a jamais séparé les images des idées.

“Bonjour Karl, c’est Thomas Pesquet.” Rares sont les coups de fil aussi iconiques. Au printemps 2017, Nathalie Fraser, alors rédactrice en chef de Mixte, et son adjoint Ariel Koenig imaginent, en partenariat avec France Info, une rencontre entre l’empereur de la mode, Karl Lagerfeld, et le petit prince de l’espace, Thomas Pesquet, alors en mission à bord de la Station spatiale internationale. Lorsque l’idée est évoquée pour la première fois, elle semble presque lunaire. “On n’y arrivera jamais”, s’inquiète la rédaction. Pourtant, le premier contact a bien eu lieu. Il faut dire que les rencontres du troisième type jalonnent les archives du magazine le plus inclassable de la presse française. Véritable “opni”, pour objet papier non identifié, Mixte s’amuse à faire dialoguer des univers que tout semble opposer pour transformer ces rencontres en images, en histoires et parfois en intuitions prophétiques. Pendant trois décennies, cette liberté de regard a produit des éditos devenus des références, révélé des talents avant qu’ils ne s’imposent et accompagné des mutations mode sans jamais les isoler de leur contexte social. Derrière les covers, les fashion stories et les grands entretiens, une même conviction se déploie à mesure que l’âge de raison approche : les plus belles histoires naissent là où quelqu’un a osé faire le premier pas. Pour comprendre comment une telle aventure éditoriale a vu le jour, il faut revenir à l’automne 1996.

Comme tous les kids des années 1990, Mixte voit le jour à un moment où le monde se déleste de quelques-unes de ses certitudes. En 1994, Calvin Klein lance CK One, premier parfum unisexe pensé pour être porté sans distinction de genre. La campagne, photographiée par Steven Meisel, réunit notamment Kate Moss, Jenny Shimizu, Stella Tennant, Kirsten Owen, Lois Samuels, Joi Tyler et une poignée de jeunes mannequins, incarnant une génération fluide, multiculturelle et affranchie des représentations traditionnelles du féminin-masculin. Deux ans plus tard, le couturier Jean Paul Gaultier présente une collection haute couture où corsets, jupes et longues traînes font sensation dans le vestiaire masculin. Lorsque paraît le premier numéro de Mixte fin 1996 (d’abord lancé en tant que supplément de Max), le magazine reconnaît immédiatement dans ce mouvement culturel un territoire éditorial. Alors que Christian Ravera, co-fondateur et directeur de création, et Tiziana Humler, co-fondatrice et directrice de la publication, utilisent déjà Mixte comme nom de code, mais hésitent encore à en faire le nom officiel du magazine, l’immense Jean-Baptiste Mondino, qui a rejoint l’aventure à son balbutiement, leur souffle sans détour : “Vous êtes idiots. Le titre, c’est Mixte!”, confirmant ainsi que leur première intuition était la meilleure et plus évidente. La première couverture ne passe pas non plus par quatre chemins. David Sims photographie Stella Tennant (encore elle) et Vincent Gallo dans des silhouettes Jean Paul Gaultier (encore lui). Le blanc et noir, les coupes strictes, les cheveux coupés au carré, l’ambiguïté des attitudes installent une esthétique qui se lit comme un magazine ouvert. À l’intérieur, le premier éditorial pose les bases d’un “double je” inédit pour l’époque : “Celles et ceux qui ont fait Mixte ressemblent à ceux·celles qui vont le lire : des amoureux·ses de la mode et de tout ce qu’elle embrasse. La mode sur tous les modes.” La fashion dialogue avec la photographie, le cinéma, la musique, le design, l’art contemporain, la littérature, sans qu’aucune discipline ne prenne le pas sur une autre. “Nous voulions faire le magazine que nous avions envie de lire, se souvient Tiziana Humler, animé·e·s d’une folle envie de bousculer la presse parisienne des jeunes filles rangées.”

Autour du couple Tiziana et Christian, appuyé par Guy Guglieri à la direction artistique, Mixte se conjugue rapidement au pluriel pour former un collectif de gens qui ont du nez. Les premiers numéros réunissent des regards qui irriguent sa pluralité. L’historien de la mode Farid Chenoune, le critique et commissaire d’exposition Christian Caujolle, le journaliste Gérard Lefort, la styliste Babeth Djian (fondatrice et actuelle directrice de Numéro), le rédacteur Olivier Zahm (co-fondateur et actuel rédacteur en chef de Purple), le journaliste et documentariste le plus modeux du PAF, Loïc Prigent, la journaliste de télévision, presse écrite et radio Marie Colmant, la styliste Emmanuellle Alt (qui sera nommée rédactrice en chef de Vogue Paris quelques années plus tard) ou encore la styliste et ex-rédactrice en chef mode de Stylist Belén Casadevall – pour ne citer qu’eux·elles – sont passé·e·s sur les bancs de Mixte, faisant de leurs envies, leurs références et leurs obsessions le cœur de ce laboratoire créatif. Une liberté éditoriale rare dans un magazine qui accorde aussi une grande confiance aux photographes. Christian Ravera aime raconter que l’une de ses couvertures les plus audacieuses est née d’un accident heureux. Pour son deuxième numéro, Mixte demande au charismatique Paolo Roversi de diriger le top model Naomi Campbell, flanquée de son compagnon de l’époque, dans un Photomaton du métro parisien. Les photos, bien que magnifiques, sont impossibles à agrandir sans perdre de leur qualité. Christian Ravera décide alors de se jouer de cette contrainte en publiant les images en mosaïque. “Beaucoup y ont vu une intention graphique alors qu’en réalité, c’était la seule solution possible”, rigole-t-il aujourd’hui.

Côté rédactionnel, le dialogue d’une génération à l’autre a aussi poussé à déplacer son regard et ouvrir ses horizons. Christian évoque cette fois le chanteur Yamê, dont l’apparition dans le numéro “Storytellers” Fall/Winter 2025 fut âprement discutée en conférence de rédaction avant de s’imposer comme une évidence. “J’aime être bousculé par Antoine Leclerc-Mougne, notre rédacteur en chef actuel, confie-t-il. Il incarne parfaitement le magazine avec intelligence et finesse.” Des qualités qui expliquent la place accordée, bien avant leur ascension au firmament de la célébrité, à des talents alors émergents et très divers comme le danseur Guillaume Diop (avant sa nomination en tant que danseur étoile à l’Opéra de Paris), les chanteuses Lous and The Yakuza et Crystal Murray, le couturier Kevin Germanier, l’écrivaine Fatima Daas, la réalisatrice Hafsia Herzi, le pianiste Sofiane Pamart ou encore les acteur·rice·s Souheila Yacoub, Agathe Rousselle, Marie Colomb et Malik Frikah. Par la suite, d’autres viendront étoffer cette liste : la créatrice de contenus Sally – interviewée par la journaliste et autrice Mélody Thomas, pour son premier véritable édito mode sur papier glacé –, le duo de jeunes designers derrière la marque Zomer, la DJ Urumi, la rappeuse Le Juiice, le créateur Marvin M’Toumo, le comédien Mamadou Sidibé ou la DJ et musicienne Carla Genus. Un inventaire qui a de quoi rendre fier·ère à chaque numéro. “Si Mixte peut se targuer d’avoir ’déniché’ pas mal de talents avant les autres, c’est surtout parce que le magazine a toujours su entretenir sa curiosité en faisant le choix du parti pris, voir de la prise de risque, précise Antoine Leclerc-Mougne. Tiziana et Christian sont des gens très curieux qui embrassent la nouveauté. Dès mon arrivée au sein de la rédaction, ils m’ont fait une totale confiance à ce sujet.”

La même curiosité tous azimuts guide les sujets de société, abordés non comme des tendances, mais comme le prolongement du regard que le magazine porte sur son temps. D’un côté, plusieurs artistes queer engagées comme la DJ Honey Dijon, la drag-queen et performeuse Keiona, l’activiste poète·sse non-binaire Alok Vaid-Menon, la mannequin transgenre Teddy Quinlivan, le danseur et chorégraphe Nicolas Huchard ou l’artiste pluridisciplinaire, mannequin et DJ Claude-Emmanuelle Gajan-Maull prennent la parole pour nous sensibiliser sur leurs combats respectifs, pendant que de l’autre, des écrivain·e·s, intellectuel·le·s et académiques ont carte blanche pour rédiger des tribunes dans lesquelles il·elle·s dissèquent les problématiques sociétales du moment; en gardant toujours en tête leur possible résonance dans le domaine de la mode. Résultat, l’éditoialiste et réalisatrice Nesrine Slaoui écrit sur les récits minoritaires et les discriminations, l’historien de la mode Khémaïs Ben Lakhdar-Rezgui interpelle sur les notions d’appropriation culturelle et d’héritages coloniaux qui infusent encore et toujours la création contemporaine, l’essayiste féministe Marie Kock interroge nos modes de vie contemporains à travers l’écologie, le rapport aux corps et les transformations culturelles, la chercheuse en neurosciences Samah Karaki apporte un autre regard sur les biais qui façonnent nos représentations, et le journaliste de Mediapart Mathieu Magnaudeix enquête sur les liens entre image, politique et pouvoir. Autant de plumes qui trouvent dans Mixte un espace de liberté où la mode ne constitue jamais le point d’arrivée, mais le point de départ. Les vêtements y ouvrent des conversations sur les stigmatisations, les mécaniques de domination, les héritages culturels, les masculinités, les identités ou la place du corps.

Les images racontent pleinement cette fidélité au regard pointu qui traverse les décennies. Allant de grands noms comme Paolo Roversi, David Sims, Mario Sorrenti, Jean-Paul Goude, Ellen von Unwerth, Corinne Day, Jean-Baptiste Mondino et Matthew Brookes à des photographes plus contemporains, Mixte n’a jamais cessé de faire dialoguer les époques. “À mon arrivée, ma priorité a été de faire découvrir une nouvelle génération de photographes, pour que le magazine reste fidèle à son esprit d’avant-garde”, explique Franck Benhamou, aujourd’hui Fashion Director de Mixte après avoir travaillé une quinzaine d’années chez Numéro. Jonas Huckstorf, Julius Bohlin et Nicola Pagano s’inscrivent à leur tour dans cette famille créative. “Les équipes ont toujours eu cette capacité à repérer des profils qui incarnent leur époque, voire qui sont déjà un peu en avance”, observe Nathalie Fraser.

Défendre ce temps d’avance n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Lorsque le groupe propriétaire décide d’interrompre Mixte en 2010, Christian Ravera et Tiziana Humler choisissent de racheter le titre. S’ouvre un nouveau chapitre, indépendant, marqué par plusieurs évolutions de formule, de périodicité et de direction artistique, sans jamais renoncer à ce qui fait l’identité du magazine. “Les marques ne viennent pas chercher notre puissance. Elles viennent chercher notre regard”, précise Tiziana Humler. Cette singularité continue aujourd’hui de fédérer un écosystème de partenaires plus que de simples annonceurs. Christian Ravera tient à cette nuance. Yasmin Kayser, directrice éditoriale business depuis trois ans, entretient ces relations au quotidien, autour d’une ligne éditoriale dont chacun reconnaît la force. En premier lieu, Alexander Werz, président de Karla Otto, l’un des bureaux de presse les plus influents au monde. “Beaucoup de magazines de son époque ont disparu. Mixte est toujours là parce qu’il a conservé cette capacité à surprendre.” Quand on lui pose la question de la place de Mixte dans le paysage des magazines de mode actuels, la journaliste, doctorante en anthropologie de la mode et créatrice du podcast “Les Gens de la mode” Saveria Mendella pense immédiatement au numéro “State of Nature” Fall/Winter 2024, consacré à la notion philosophique, sociologique et écologique de l’état de nature. “Toutes les réflexions qu’il contenait étaient hyper précurseures”, se souvient-elle, en mentionnant également les soirées Mixte imaginées avec Gucci, sous la direction artistique d’Alessandro Michele, où étaient convié·e·s lecteur·rice·s, artistes, musicien·nes, professionnel·les de la mode et figures de la scène queer parisienne. “Ça a donné lieu à de vrais mélanges de populations et à une véritable communauté autour du magazine.”

Le “e” entre parenthèses, anticipant bien avant l’heure les usages de l’écriture inclusive, a disparu de la couverture. Le mot “Mixte”, lui, n’a jamais cessé de rassembler autour de ce “X” devenu central. Photographes, stylistes, journalistes, écrivain·e·s, historien·ne·s, chercheur·ses, designers, musicien·ne·s, cinéastes et scientifiques continuent de s’y croiser avec une évidence qui ne coulait pas de source en 1996. “Nous avons toujours remis les choses en question”, résume Tiziana Humler. Sans doute est-ce la seule constante d’un projet dont la réinvention permanente est une force. Chaque nouvelle formule, chaque évolution graphique, chaque changement de rythme ou de génération répond au refus de se répéter. En témoignent encore les nombreuses new faces d’hier qui ont croisé la route de Mixte et qui sont devenu·e·s, au fil des années, des créateur·rice·s, des auteur·rice·s, des artistes, des acteur·rice·s, des photographes ou des stylistes reconnu·e·s. Même si certain·e·s oublient parfois que leur première parution fut dans Mixte, peu importe. La vocation du média n’a jamais été de revendiquer des découvertes, mais de continuer à regarder vers l’avant.

Cette philosophie devient aujourd’hui le sujet de l’exposition “Mixte Magazine  30 ans de mode et de liberté”, qui aura lieu du 6 au 8 novembre dans un lieu emblématique des exhibitions mode parisiennes. Plus qu’une rétrospective, l’expo proposera une immersion dans le magazine, un parcours page après page comme on traverse une constellation de regards. Une idée et un concept développé·e·s par Christian Ravera, avec la volonté de proposer une mise en scène par rapprochements : ici les images ne sont pas accrochées selon un ordre chronologique, mais mises en correspondance les unes avec les autres. Certains clichés semblent avoir été publiés hier. D’autres rappellent que bien des débats contemporains traversent les pages du magazine depuis ses débuts. “Faire se rencontrer les archives permet d’extraire l’essence de Mixte”, indique Tiziana Humler. L’ambition n’est pas de mettre en avant une galerie de photographes ou d’aligner des couvertures devenues cultes, mais de célébrer une manière de regarder, de relier et de raconter. Trente ans après sa naissance, Mixte continue de faire de la mode un prisme pour lire le monde. Il y a fort à parier que les rencontres les plus intéressantes restent encore à imaginer.

Cet article est originellement paru dans notre numéro anniversaire WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).