Les images racontent pleinement cette fidélité au regard pointu qui traverse les décennies. Allant de grands noms comme Paolo Roversi, David Sims, Mario Sorrenti, Jean-Paul Goude, Ellen von Unwerth, Corinne Day, Jean-Baptiste Mondino et Matthew Brookes à des photographes plus contemporains, Mixte n’a jamais cessé de faire dialoguer les époques. “À mon arrivée, ma priorité a été de faire découvrir une nouvelle génération de photographes, pour que le magazine reste fidèle à son esprit d’avant-garde”, explique Franck Benhamou, aujourd’hui Fashion Director de Mixte après avoir travaillé une quinzaine d’années chez Numéro. Jonas Huckstorf, Julius Bohlin et Nicola Pagano s’inscrivent à leur tour dans cette famille créative. “Les équipes ont toujours eu cette capacité à repérer des profils qui incarnent leur époque, voire qui sont déjà un peu en avance”, observe Nathalie Fraser.
Défendre ce temps d’avance n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Lorsque le groupe propriétaire décide d’interrompre Mixte en 2010, Christian Ravera et Tiziana Humler choisissent de racheter le titre. S’ouvre un nouveau chapitre, indépendant, marqué par plusieurs évolutions de formule, de périodicité et de direction artistique, sans jamais renoncer à ce qui fait l’identité du magazine. “Les marques ne viennent pas chercher notre puissance. Elles viennent chercher notre regard”, précise Tiziana Humler. Cette singularité continue aujourd’hui de fédérer un écosystème de partenaires plus que de simples annonceurs. Christian Ravera tient à cette nuance. Yasmin Kayser, directrice éditoriale business depuis trois ans, entretient ces relations au quotidien, autour d’une ligne éditoriale dont chacun reconnaît la force. En premier lieu, Alexander Werz, président de Karla Otto, l’un des bureaux de presse les plus influents au monde. “Beaucoup de magazines de son époque ont disparu. Mixte est toujours là parce qu’il a conservé cette capacité à surprendre.” Quand on lui pose la question de la place de Mixte dans le paysage des magazines de mode actuels, la journaliste, doctorante en anthropologie de la mode et créatrice du podcast “Les Gens de la mode” Saveria Mendella pense immédiatement au numéro “State of Nature” Fall/Winter 2024, consacré à la notion philosophique, sociologique et écologique de l’état de nature. “Toutes les réflexions qu’il contenait étaient hyper précurseures”, se souvient-elle, en mentionnant également les soirées Mixte imaginées avec Gucci, sous la direction artistique d’Alessandro Michele, où étaient convié·e·s lecteur·rice·s, artistes, musicien·nes, professionnel·les de la mode et figures de la scène queer parisienne. “Ça a donné lieu à de vrais mélanges de populations et à une véritable communauté autour du magazine.”
Le “e” entre parenthèses, anticipant bien avant l’heure les usages de l’écriture inclusive, a disparu de la couverture. Le mot “Mixte”, lui, n’a jamais cessé de rassembler autour de ce “X” devenu central. Photographes, stylistes, journalistes, écrivain·e·s, historien·ne·s, chercheur·ses, designers, musicien·ne·s, cinéastes et scientifiques continuent de s’y croiser avec une évidence qui ne coulait pas de source en 1996. “Nous avons toujours remis les choses en question”, résume Tiziana Humler. Sans doute est-ce la seule constante d’un projet dont la réinvention permanente est une force. Chaque nouvelle formule, chaque évolution graphique, chaque changement de rythme ou de génération répond au refus de se répéter. En témoignent encore les nombreuses new faces d’hier qui ont croisé la route de Mixte et qui sont devenu·e·s, au fil des années, des créateur·rice·s, des auteur·rice·s, des artistes, des acteur·rice·s, des photographes ou des stylistes reconnu·e·s. Même si certain·e·s oublient parfois que leur première parution fut dans Mixte, peu importe. La vocation du média n’a jamais été de revendiquer des découvertes, mais de continuer à regarder vers l’avant.