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BOUCLE D’OREILLE PERSONNELLE.

Fort du succès de son nouvel album “on s’en rappellera pas”, dans lequel se conjuguent habilement exploration musicale et écriture introspective, le rappeur et chanteur Disiz est une nouvelle fois en passe de marquer les esprits et la pop culture. Rencontre avec un artiste émérite attendu au Festival We Love Green le 7 juin prochain et pour qui la douceur est avant tout un précepte.

Il y a très exactement vingt-cinq ans, Disiz (ex-La Peste) “pète les plombs” sur le périph et marque toute une génération avec son premier album “Le Poisson rouge”. En 2026, avec son nouvel album “on s’en rappellera pas” (Carré Bleu Production/Sony), il est bel et bien dans la place, comme l’ont montré ses six Olympia complets de début d’année, accompagnés d’une tournée nationale qui passera notamment par les plus gros festivals d’été et les Zénith. Entre ces deux œuvres majeures espacées d’un quart de siècle, il y a eu des essais incertains (du cinéma, du théâtre et l’écriture de deux romans), parfois des échecs, mais aussi, et surtout, des succès, comme le prouvent aux Victoires de la musique 2006 son trophée du meilleur album rap de l’année pour son opus “Les Histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue”, ainsi que le triomphe de son dernier single “melodrama” : un titre entêtant, en duo avec la chanteuse Theodora, et qui est devenu l’hymne de la fin d’année 2025 au point d’être certifié disque de platine fin novembre dernier, deux mois seulement après sa sortie. Issu du rap des années 1990 (son premier album contient un track avec Akhenaton, un autre avec JoeyStarr), avant de se faire un nom en tant que chanteur (son quatorzième album “on s’en rappellera pas” contient des featurings aussi variés et improbables que Laurent Voulzy, Iliona ou encore Kid Cudi), cet artiste multifacette fait tourner son moteur à la pluralité (la peinture et la littérature viennent compléter ses moodboards) et à la tentative. Bref, son mantra est clair : expérimenter et se réinventer, quitte à peut-être se planter, mais toujours avec délicatesse pour celui dont le combat actuel est “d’être dans la douceur”. Un parti pris plus qu’approprié pour ce numéro dont le thème “In praise of gentleness” fait justement la part belle à cette notion qui, comme sa musique, nous anime autant qu’elle nous apaise.

MIXTE.  Dans tes derniers albums – “on s’en rappellera pas”, “L’Amour” (2022) –, les thèmes des chansons, les paroles, les mélodies, et plus globalement l’ambiance, tout est plus calme… Il est loin le temps où tu “pétais les plombs”. Peut-on dire que tu t’es adouci ?
DISIZ. Ça dépend. Dans la forme peut-être, mais dans le fond, j’ai toujours les mêmes questionnements, la même rage. J’ai beaucoup plus de bouteille, donc j’ai une vision moins caricaturale des choses. S’adoucir ne veut pas dire s’anesthésier en ce qui concerne la réalité du monde et de la condition humaine. J’ai encore une certaine forme de colère par rapport aux injustices, à la violence et à tous les monstres qui sont sur cette planète. C’est juste que, dans le choix d’exprimer tout ça, il y a quelque chose de beaucoup plus réfléchi.

M. Justement, si musicalement tu sembles apaisé, quelle place occupe la colère dans ta vie ?
D. Une place centrale, parce que je suis un artiste sensible, c’est-à-dire que j’exprime les choses comme je les ressens. Avant j’étais un peu premier degré : le rap, ça dit ça. Aujourd’hui, c’est juste que j’exprime de manière beaucoup plus nuancée tout ce que j’ai envie de dire et tout ce qui me met en colère.

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M. Le thème de ce numéro est “In praise of gentleness” (“éloge de la douceur”). Quel sens donnes-tu à cette notion ?
D. Pour moi, la douceur est quelque chose d’absolument salutaire pour les êtres humain·e·s. Je pense au travail de Boris Cyrulnik (neuropsychiatre, psychanalyste et auteur français, ndlr) qui a écrit sur la résilience à partir de plusieurs études, mais aussi de sa propre vie. Son destin tragique, celui d’avoir été privé d’amour filial, l’a absolument abîmé, mais son travail de recherche l’a aidé à reconstituer tout ça pour pouvoir vivre avec ses traumatismes. Avec ses années d’étude, notamment dans les orphelinats, il a montré à quel point le manque d’affection pouvait causer des handicaps sociaux pour la vie au quotidien. Donc la douceur, l’affection, l’amour… c’est la même chose, c’est absolument précieux pour la vie de tout le monde.

M. Pourquoi, selon toi, a-t-on besoin d’insuffler de la douceur dans le contexte actuel ? Penses-tu que les gentil·le·s peuvent encore gagner ?
D. Donner de la douceur, ou en recevoir, ça enlève tout un tas de mécanismes de défense. Je sais qu’on est dans un monde hyperviolent, injuste. Quand on réfléchit avec son âme d’enfant, on se dit que c’est les méchant·e·s qui ont gagné, c’est eux·elles qui dirigent le monde… Cela dit, je pense que cette lutte existe depuis le début de l’espèce humaine. C’est au-delà, comme dirait Nietzsche, du bien et du mal, c’est la capacité de violence ou pas et comment on y répond. Ce sont des questions ancestrales, philosophiques, dans la chrétienté, mais c’est une lutte toujours vive. Tant qu’elle existera, cette lutte entre la douceur et la violence – pour aller vite –, il y aura un contre-feu.

M. Le concept de douceur intervient-il dans ton processus créatif ?
D. Il intervient au-delà de mon processus créatif. Je suis quelqu’un d’extrêmement doux depuis tout petit. Mais vu le contexte dans lequel j’ai vécu, j’ai aussi dû être confronté à la violence – et donc être violent moi aussi. Mais ça remonte à très longtemps. La douceur est aujourd’hui essentielle à ma vie, elle a un lien avec la musique finalement. Au-delà des gestes, elle passe aussi par la voix, l’intonation, le regard. Tout ça, c’est le début de la délicatesse des relations interpersonnelles.

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M. Dans ton dernier album, outre les chansons “douces”, il y a aussi des sons club (“amsterdam”, “baudelourd”, “culpa”). Comment expliques-tu un spectre aussi large en termes de références et de styles musicaux ?
D.  Depuis tout petit, j’ai refusé de me laisser enfermer dans un style. Je prends un exemple bête : c’est comme si t’aimais plusieurs types de fromage et que tu devais te cantonner à n’en manger qu’un toute la vie… La musique, c’est pareil pour moi. Je viens du rap, je fais cette musique-là parce que j’avais 15 ans dans les années 1990, quand c’était un genre incontournable pour un jeune de cet âge-là, en plus un jeune mec, en plus un jeune mec de quartier, en plus un jeune “tissmé” ! Je pouvais donc pas le contourner, mais au-delà du rap, j’aimais d’autres styles musicaux, d’autres arts, le cinéma, la littérature… C’est d’ailleurs pour ça que je me suis essayé à écrire aussi (Disiz a publié deux romans, “Les Derniers de la rue Ponty”, aux éditions Naïve en 2009, et “René”, aux éditions Denoël en 2012, ndlr).

M.  Un peu comme pour les featurings, qui sont aussi variés qu’éclectiques : Kid Cudi, Theodora, Laurent Voulzy, Iliona…
D.  La pluralité des registres de genres dans les featurings de l’album n’est possible que parce que j’ai essayé plein de choses dans ma vie. C’est ce qui permet à des artistes comme Laurent Voulzy, Iliona ou Theodora – qui n’ont ni le même âge ni la même trajectoire – de se retrouver dans ce que je fais. J’aime énormément de choses et je n’ai pas triché sur ce que j’aimais, ça marche ou ça marche pas. Lorsque j’ai fait un album rock qui était raté, limite gênant quand je l’écoute, au moins je l’ai fait. Donc les autres artistes avec qui je collabore savent que je suis sincère.

M. Parmi tes influences, on compte Frank Ocean ou DJ Mehdi, qui sont des artistes inclassables… Avec les années, ton rap s’est fait de plus en plus mélodieux. Peut-on donc dire que tu es l’un des pionniers de la “Mélo”, ce genre musical qu’on pourrait qualifier de rap mélodieux et qui synthétise aujourd’hui plusieurs influences comme le hip-pop, le R&B, la pop ou encore l’afrobeats ?
D.  Il y a d’autres artistes avant moi qui ont mis de la mélodie dans leur rap, comme Stromae par exemple. Donc je ne suis pas forcément pionnier, mais j’ai fait bouger beaucoup de lignes, par sincérité, pour fuir l’ennui aussi et les conditions dans lesquelles on te met : “Tu viens de là, donc tu dois faire tel type de musique.” Tout ça, ça a été une lutte acharnée.

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M. Dans tes chansons, tu évoques à plusieurs reprises le ciel et ses nuances, “les couleurs pastel”, et souvent cette chromie imagée appelle à la douceur. On dirait que l’art pictural tient une place majeure dans ta création…
D. Absolument, oui. Je fais de la peinture, c’est mon petit club du troisième âge. L’aquarelle qui est sur le disque, c’est une de mes peintures, d’ailleurs. Depuis longtemps, je visite les musées, j’ai étudié des peintres. J’aime beaucoup Caspar David Friedrich (peintre, dessinateur et graveur allemand, considéré comme l’artiste le plus influent de la peinture romantique allemande du XIXe siècle, ndlr) dont j’ai découvert le travail dans un livre d’art. C’est d’ailleurs souvent comme ça, au travers de lectures, que je découvre des petites pépites qui entrent dans mon musée personnel. Comme une toile ou un paysage qui a fini par inspirer un tel ou un tel.

M. La nature serait donc un peu ta première source d’inspiration…
D. C’est sûr que la mer et le ciel sont des panoramas stéréotypés et clichés. La photo qu’on voit le plus sur Instagram, ça doit être des bords de mer. Donc je l’utilise moi aussi, et si on me dit que c’est pas très original, je m’en fous. Pourquoi se vouloir plus original ou plus malin que la beauté de la création ? Un bord de mer, des montagnes, le ciel, c’est vu et revu, mais ça me fera toujours le même effet ! À chaque fois que je vois la mer, j’ai un sentiment d’apaisement, de bonheur, ça met tout à plat. La mer Méditerranée me touche particulièrement, mon père vient d’Afrique, donc c’est symbolique.

M. En parlant de la mer, la figure de la mère, voire l’état fœtal, est un thème présent dans tes textes. Est-ce pour toi le lieu ultime de la douceur ?
D. Tout dépend de la mère qu’on a, mais c’est vrai que le premier rapport au corps, à la chaleur humaine, à la douceur, à la nourriture, c’est la figure maternelle, son corps, sa voix, ses yeux, son odeur. J’ai moi-même des enfants, et c’est vrai que, la nuit, pour calmer un·e petit·e qui commence à dormir seul·e après avoir pris l’habitude de dormir avec sa mère, il faut lui laisser un tissu ayant son odeur, ça va l’apaiser. Dans la condition humaine, une mère, c’est tout. Romain Gary en a fait un livre, “La Promesse de l’aube”, c’est pas pour rien. Une mère, c’est une cathédrale, un refuge, une sécurité.

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M. Et qu’en est-il de l’enfance qui, pour certain·e·s, serait l’incarnation de la sérénité, mais qui semble être une période plus contrastée pour toi ?
D. Quand tu es enfant, tout est beau, tout est lumineux, insouciant, merveilleux, à découvrir. De par la vie que je menais, entouré d’adultes qui parfois me racontaient leurs histoires comme si j’étais grand, j’avais une conscience assez aiguë des choses, mais je restais innocent. Je pense que c’est aussi pour ça qu’aujourd’hui encore, à 47 ans, dans mes textes, il y a des phrases qui tiennent de l’enfance. Je pense que je les ai gardées, parce qu’à l’époque, quand j’étais plus jeune, entre 6 et 12 ans, j’avais conscience qu’il y avait des choses moins cool que d’autres. Et pour ne pas me laisser absorber par ces choses-là, j’ai gardé mon regard d’enfant – je l’ai gardé jusqu’à maintenant, je le préserve. La naïveté ou la candeur, c’est mon mécanisme de défense, c’est-à-dire que j’en ai conscience. Je garde toujours l’espoir d’être surpris positivement tout en restant vigilant. Je suis un enfant et un adulte à la fois. Un enfant “qui sait que”…

M. Quelle est la chose la plus douce que tu aies vécue ou qu’on t’ait dite récemment ?
D. Madeleine, ma fille, me dit des choses très-très douces. Hier, je l’ai eue au téléphone. Elle me demande comment je vais, puis elle me dit : “T’as une voix un peu fatiguée, je pense que tu devrais te reposer papa.” J’ai trouvé ça hyperdoux et bienveillant.

M. La bienveillance, n’est-ce pas un terme galvaudé aujourd’hui ?
D. Il ne faut pas avoir honte des mots qui sont importants pour nous, que “ceux·celles d’en face” essaient de faire passer pour quelque chose de fragile ou de niais. Je trouve que ce sont des mots courageux.

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TALENT : DISIZ @ AGENCE CONTACT. COIFFURE : ANDRÉ CUETO @ WISE & TALENTED. MAQUILLAGE : ANGLOMA. ASSISTANS PHOTOGRAPHE : IGOR KNEVEZ & LAURA DE LUCIA.