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Recruté pour le rôle principal dans la série “Un prophète”, adaptée du film de Jacques Audiard et diffusée sur Canal+ à partir du 2 mars, le jeune rosnéen entre dans le cinéma et la télévision par la grande porte, mais la tête bien froide. Rencontre avec un acteur sur le point de marquer toute une génération.

C’est une histoire que le cinéma français a racontée mille fois : il aurait tort de s’en lasser, tant elle continue de lui assurer un flux d’acteurs et d’actrices à qui il ne doit rien de moins que sa vie. Car le mythe de la révélation anonyme – cette “nature” exceptionnelle, tirée hors de l’anonymat par un casting sauvage et judicieux, en répondant sans espoir à une petite annonce ou en accompagnant un·e pote à une audition, pour exploser à l’écran avec cette force d’incarnation qui s’évapore souvent du jeu des professionnel·le·s – doit être bien vivace pour qu’une série aussi puissamment investie qu’un remake de “Un prophète” (diffusé sur Canal+ à partir de 2 mars) ait eu envie de se reposer intégralement sur les épaules d’un inexpérimenté absolu. Ça, ou alors Mamadou Sidibé est autre chose : une nature peut-être, mais d’un genre plus rentré, dégageant une impression de tranquillité et de robustesse, qui expliquerait le fait que, depuis le tournage de la série en 2023 et de sa présentation en avant-première à la Mostra de Venise en 2025, il a déjà accumulé beaucoup d’expériences devant les caméras de Judith Godrèche ou de jeunes cinéastes moins identifié·e·s. Alors que 2026 doit révéler plusieurs de ses rôles et donc opérer son intronisation en bonne et due forme, Mixte a voulu lui parler avant la plongée dans le grand bain.

MIXTE. Peux-tu nous raconter ton parcours avant “Un prophète” ?
MAMADOU SIDIBÉ. J’ai eu une vie simple, j’habite à Rosny-sur-Seine (dans les Yvelines, ndlr), j’ai fait un bac S, puis Staps. J’ai beaucoup joué au foot, je voulais passer professionnel. Au début de ma vingtaine, le foot est devenu plus compliqué. J’ai alors commencé à chercher autre chose, après une vie à n’avoir fait sérieusement à peu près que du sport. Un jour, dans cette phase de réflexion, j’ai vu passer le casting sur Internet. J’ai répondu à l’annonce, on m’a donné quelques scènes à préparer que j’ai répétées avec ma petite sœur. Je n’en attendais rien, j’étais déjà à ce stade fou d’avoir un casting. Et puis, je suis resté dans la course étape après étape, callback après callback, et un jour on m’a dit que c’était bon.

M. Sais-tu pourquoi ? Qu’est-ce qui leur a plu chez toi ?
M. S. Non, le réalisateur (Enrico Maria Artale, ndlr) ne me l’a jamais dit, et il a même eu l’air d’en faire un principe. J’ai ma petite théorie, peut-être : je pense que le fait de n’avoir jamais joué auparavant a apporté quelque chose de brut, qui l’a intéressé. Mais c’est moi qui déduis ça. Et je n’étais même pas forcément le seul dans ce cas…

M. As-tu rencontré Tahar Rahim (rôle-titre dans le film de Jacques Audiard, sorti en 2009, ndlr) ?
M. S. Non. Tout ça, c’était loin de moi de toute façon. À l’époque de la sortie du film, j’étais petit. Et à celle où j’ai commencé à candidater au rôle, je ne m’étais encore jamais intéressé au cinéma. Mes références dans le domaine, c’était quelques comédies américaines, comme les films d’Eddie Murphy ou des frères Wayans, et françaises – “Taxi” ou ce genre de choses. Alors, quand je passe le casting, on commence à me poser des questions, on me parle déjà du film, décrit comme un classique. Donc, évidemment, je le rattrape, et j’ai des flash-back, l’impression de l’avoir déjà vu petit. Mais je pense que la série est plus une inspiration qu’une adaptation.

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M. Comment définirais-tu la différence d’approche entre les deux, maintenant que tu peux comparer ?
M. S. Simplement le fait que ce soit une série, donc un récit plus long, avec plus d’histoires qui viennent développer d’autres personnages parallèlement à la trame principale. Ça amène forcément quelque chose de différent. C’est une série d’aujourd’hui.

M. De quelle manière ? Penses-tu qu’elle reflète la société de 2025 et comment ?
M. S. Je disais “série d’aujourd’hui” surtout au sens où elle développe une histoire, un univers à la manière de ce que je vois dans d’autres séries. Sur la façon dont elle reflète la société, je peux dire que c’est effectivement adapté au décor et à l’époque : on est à Marseille où les deux grandes communautés d’immigré·e·s sont comorienne et maghrébine. Je n’ai jamais mis un pied dans une prison et je ne sais pas dans quelle mesure on a été réalistes, moi j’interprète.

M. Le film d’Audiard montre comment la prison accouche d’un personnage, qui y entre petite frappe et en sort caïd, comme si le lieu l’avait révélé à lui-même et fait de lui un homme. Il y avait à l’époque un fort sentiment de parallélisme entre ce phénomène et la révélation d’acteur que le film produisait dans un même geste en faisant “naître” Tahar Rahim. As-tu eu également le sentiment de naître, ou de renaître, à travers ce tournage ?
M. S. Je ne suis pas Tahar et je ne pense pas en tout cas devenir Tahar ou une autre version de lui. Autrement, oui, bien sûr, déjà parce que ma vie a changé. Avant cette série, c’était le foot à longueur de journée. Puis, tout à coup, l’entraînement a été remplacé par les répétitions. J’ai découvert une nouvelle passion, pris de nouvelles habitudes. Je regarde énormément de films et de séries. J’ai dû apprendre quelque chose de nouveau, gagner en maturité, m’adapter à un nouveau milieu. Je crois que les skills du foot m’ont vraiment servi.

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M. De quelle manière ?
M. S. Le mental, la patience, la persévérance, la résilience. Ça se ressemble beaucoup, le foot et le cinéma… Il faut s’entraîner énormément pour être capable de proposer quelque chose de singulier au moment clé : de la même manière qu’on peut travailler ses finitions en faisant de l’entraînement spécifique attaquant, frapper mille fois du pied droit, mille fois du plat du pied, et trouver la solution. Bien sûr, c’est aussi un boulot d’équipe, avec les autres comédien·e·s, les technicien·ne·s. Et puis, surtout, la solitude : dans le foot, quand ça ne va pas, tu es seul·e dans ta remise en question, dans ton tunnel. Dans le cinéma, c’est pareil, et c’est là que j’ai puisé des ressources quand je me suis retrouvé face aux mêmes idées noires.

M. Est-ce que tu as pu avoir des allié·e·s qui t’ont aidé à trouver ta place sur le tournage ?
M. S. Le réalisateur ne voulait justement pas que je rencontre en amont les autres comédien·ne·s, afin que j’arrive sur le tournage comme mon personnage arrive dans la prison, et que je garde cette authenticité. À part Matthieu Lucci, que j’ai pu rencontrer un peu plus tôt, pendant une séance de coaching liée à la préparation. Ce jour-là, on est partis marcher ensemble trois heures dans Paris, et il est devenu comme un frère depuis. Mais au tournage, toute l’équipe a été très accueillante. Je n’ai jamais ressenti cette pression, tout le monde était là pour m’aider. Que ce soit Sami Bouajila, Salim Kechiouche, le réalisateur, les producteurs, la technique… Ils m’ont bien reçu, et je me suis senti très aidé. Je n’avais pas d’espace à moi seul pour me monter la tête. J’ai eu la chance de recevoir beaucoup de bienveillance.

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M. C’est aussi une œuvre très sensible à des questions de masculinité et d’un certain homoérotisme, autour de la façon à la fois dont les hommes se toisent, se dominent en prison, mais aussi se séduisent, se manipulent. Est-ce un sujet qui t’intéresse ou qui t’a intéressé à travailler dans le rôle ?
M. S.
 Je ne me suis pas posé beaucoup de questions de ce type. Je crois que mon personnage n’a qu’un seul objectif, sa survie. Il avance à tâtons, armé de cet instinct primaire. Sa sexualité, par exemple, il n’y a pas beaucoup de place pour. C’est presque animal. Du début à la fin, il est à peu près la même personne. Il n’essaie pas vraiment de faire en sorte qu’on le craigne, il ne pousse pas, par exemple, la violence pour s’ériger en mâle alpha et devenir un autre, ce qui est central dans le film… Je ne veux pas trop détailler non plus, on frise le spoiler ! En tout cas, ce n’est pas la même approche.

M. Affecter la tendresse, la douceur, peut être perçu comme une faiblesse dans ce contexte carcéral. As-tu ressenti cette espèce d’interdit de la vulnérabilité ?
M. S.
 Ce qui est super intéressant, c’est que le héros s’en sort justement grâce à cette douceur. Il se sert d’elle, de sa fragilité, parce qu’il est seul, frêle physiquement, par ailleurs orphelin, et de cette manière, il rentre dans la tête de certaines personnes et parvient à s’en sortir.

M. On parle beaucoup dernièrement – même si c’est parfois pour des raisons un peu absurdes – de prison. De quelle manière as-tu le sentiment que la série va s’insérer dans ce débat ?
M. S.
 Je n’ai pas vraiment l’impression qu’elle a un rôle à jouer. La prison est juste un contexte : le sujet, c’est la survie et le pouvoir. On aurait pu filmer ça dans une entreprise, une équipe sportive, ou n’importe quel autre milieu. Les réalisateur·rice·s qui travaillent le monde carcéral disent souvent que c’est une image de la société : je le pense aussi. Ce n’est pas nous qui parlons de la prison, c’est la prison qui nous parle toujours d’autre chose.

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M. Après la série (tournée il y a maintenant deux ans), tu as très rapidement enchaîné avec plusieurs autres tournages. Et notamment avec le film de Judith Godrèche…
M. S.
 Tout à fait. Elle a adapté un roman d’Annie Ernaux, Mémoire de fille (éd. Gallimard). Ça se passe dans une colonie de vacances, et je joue un moniteur. Ce tournage a été évidemment complètement différent, avec un décor et des costumes d’époque incroyables, énormément d’enfants figurant·e·s. La grande nouveauté pour moi, c’est que, sur le plateau, on a travaillé une énergie collective. On était treize jeunes, il fallait du mouvement, de la vie. Un prophète, et les autres films et séries que j’ai faits depuis, c’était beaucoup plus posé, avec des plans plus précis, à caler dans la cour de la prison. Là, ça a été ma première expérience de troupe, avec cette force commune à trouver.

M. Comment l’idée de douceur intervient-elle dans ton processus créatif ?
M. S.
 Je crois que c’est très important d’apporter de la douceur quand on joue avec d’autres comédien·ne·s. C’est vrai dans la vie, et ça l’est aussi dans le processus créatif, parce qu’il faut en avoir vis-à-vis de son personnage. Il faut de l’empathie pour pouvoir le comprendre, même quand il s’agit d’une crapule ou d’un monstre.

M. Et toi, est-ce que tu te définirais comme quelqu’un de doux ?
M. S.
 C’est quelque chose qui ressort souvent, oui. On me définit volontiers de doux, de sensible…

M. Pourquoi est-ce important selon toi de (ré)insuffler de la douceur dans le contexte actuel et d’en remettre dans nos rapports humains ?
M. S.
 Le monde va très mal, on se doit alors de faire tout ce qu’on peut à notre échelle. Et réinjecter de la douceur, ça, on peut toujours le faire.

Talent : Mamadou Sidibé @ Zzo. Maquillage : Angloma. Assistants photographe : Igor Knevez & Laura De Lucia.
Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, Spring-Summer 2026 (sorti le 24 février 2026).