“Marie-Antoinette” de Sofia Coppola (2006)

Entre expositions, films, séries et tendances virales sur les réseaux sociaux, le siècle des Lumières irrigue depuis des lustres autant la pop culture que les podiums. Vous ne le savez peut-être pas, mais c’est l’une de vos plus grandes inspirations dans la vie.

Les Fashion Week de Londres et New York automne-hiver 2026-2027 ont vu une déferlante de silhouettes enrubannées, bouffantes, à volants, à corsets, chez Pauline Dujancourt, Erdem ou encore chez Bora Aksu dont la collection était inspirée par Suki, le fantôme d’une jeune fille qui hante le folklore anglais depuis le 18e siècle. La créatrice irlandaise Simone Rocha, pas la dernière à piocher dans les références de ce siècle déterminant, clamait il y a peu dans The Observer Magazine “apprécier la féminité grotesque” tandis que sa consœur new-yorkaise, la créatrice Sandy Liang, nous a encore donné à voir du “Rococo realness”. À Paris, le ton donné était le même : des jupes à froufrous façon feuilles de chou chez Dior, un storytelling pour la maison Alainpaul se reposant sur les archives du Musée des Arts Décoratifs, qui consacre une exposition immersive intitulée “Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier” réunissant 550 pièces caractéristiques de cette époque. Les créateur·ice·s japonais·es Junya Watanabe et Rei Kawakubo de Comme des Garçons ont également eu le mémo et revisité à leur sauce punk ledit siècle, à grand renfort de silhouettes en robes volumineuses, dont certaines rose bonbon coiffées de poufs déstructurés à faire pâlir les héritiers de la maison des Bourbon.

Défilé Dior FW 26-27. © Valentin Lecron

Au Château de Versailles aussi on s’immisce dans la brèche en profitant de la fin de l’exposition-monstre consacrée à Marie-Antoinette au V&A Museum à Londres, pour accueillir en septembre une exposition consacrée au film culte de Sofia Coppola sorti il y a 20 ans et qui comprendra des accessoires, storyboards et photos du tournage. C’est d’ailleurs souvent par cette attraction royale que l’on entre dans le 18e siècle, non sans effectuer quelques raccourcis faciles. Très souvent présentée comme la “première icône et influenceuse de mode”, surnommée la “Lady Di du 18e siècle”, “Marie-Antoinette est un sous-chapitre d’un 18e siècle halluciné, elle est l’arbre qui éclipse la forêt”, souligne Pascale Gorguet Ballesteros, commissaire de l’exposition “La mode du 18e siècle, un héritage fantasmé” qui se tient jusqu’au 12 juillet au Palais Galliera et où, parmi les 70 silhouettes réunies des plus anciennes aux plus contemporaines convoquant Chanel, Louis Vuitton ou encore Dries Van Noten, se sont faufilés le corset original de la reine ainsi qu’un portrait royal de Zahia Dehar par Pierre & Gilles. Une fascination outre mesure, puisque notre icône internationale a eu droit récemment à sa figurine Playmobil “Marie-Antoinette à la rose” (eh non, la tête ne se détache pas). On peut dire la même chose de la marquise de Pompadour qui, de la collection “Vive la Cocotte” de Vivienne Westwood en 1995 à celle de Weinsanto pour cet été, hante éternellement les couloirs de la mode. Pour notre dix-huitièmiste passionnée, Pascale Gorguet Ballesteros, cette résurgence ne tient pas du hasard, tant ce siècle a toujours fonctionné comme un réservoir à fantasmes dans lequel on puise pour parler du présent : “Je suis convaincue que tout est né au 18e, dont on éprouve les effets encore aujourd’hui. C’est un siècle qui doit être considéré dans sa modernité car il a ouvert la porte à beaucoup de possibles.”

Kate Moss, Fashion: Sarah Burton for Alexander McQueen, Van Cleef & Arpels, and Julian d’Ys, The Ritz, Paris 2012. [photographs of Kate Moss at the Paris Ritz for Vogue US April 2012 issue] © Tim Walker.
Des corps qui se lâchent

Sur le panneau introductif de l’exposition, on peut lire une citation du critique d’art Charles Blanc datant de 1854 : “Quand la réalité est si près d’être imaginaire (…), la vérité elle-même n’est-elle pas confondue alors avec l’invention.” On imagine souvent le 18e siècle comme celui du “siècle du luxe, du raffinement, de la frivolité et de l’artifice”. Pas franchement à tort, puisque des écrits de l’époque la dépeignent comme pressentant “l’orage” et se hâtant “de jouir des derniers jours qui lui restaient”. “Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre”, a même déclaré le diplomate Talleyrand. Une nostalgie qui a traversé les siècles pour se figer dans notre imaginaire collectif, comme nous l’explique Pascale Gorguet Ballesteros : “C’est une vision utopiste héritée du 18e siècle, effrayé par ce qu’il est en train d’accoucher, entre capitalisme marchand et perte d’identité.

Marie-Antoinette le hameau de la reine © Pierre et Gilles

Le 18e siècle apparaît comme un siècle doudou, un paradis perdu, joyeux, flamboyant et libre.” Une liberté qui se matérialise à première vue par une rupture dans la silhouette féminine : “Depuis les années 1550, le corps de la femme noble, figé par un cérémonial vestimentaire en deux triangles opposés, le buste et le bas du corps, est contraint à un maintien d’une rectitude toute artificielle, métaphore du rang et de la bonne éducation de la personne”, peut-on ainsi lire dans le catalogue qui accompagne l’exposition au Palais Galliera. À partir du 18e donc, les corps féminins se lâchent : la robe à la française côtoie alors la robe de chambre mais aussi la robe-chemise qui introduisent une certaine idée du confort dans le vestiaire féminin.

Robe à la polonaise, vers 1770-1780. © Palais Galliera – Paris Musées
Robe à la française, vers 1770-1780. © Palais Galliera – Paris Musées
Costumes d’époque

“C’est un siècle qui alterne entre deux systèmes vestimentaires, entre l’habillé et le déshabillé, et qui pose sur la table la question de la séduction. La sensibilité féminine s’exprime avec artifice ou naturellement. On joue, on se met en scène en permanence”, ajoute la commissaire d’exposition. Un hédonisme et un érotisme inhérents qui transparaissent à travers les livres, films, séries mais aussi clips musicaux (pensez très fort au “Libertine” de Mylène Farmer). Autant de productions culturelles qui capitalisent sur ce mythe visuel que constitue le 18e siècle, en nous servant des romances d’époque sulfureuses et où le désir qui consume (vous êtes sûrement déjà familier avec le terme “yearning”) fait allégrement dans la dentelle : “Les Chroniques de Bridgerton”, “Merteuil”, et bien évidemment “Hurlevent” n’illustrent que trop bien ce propos.

Margot Robbie dans “Hurlevent”.

Et peu importe si elles créent des distorsions historiques en raison de coiffures fantasques, silhouettes et tissus anachroniques… : “Le costume devient un langage visuel au service de l’émotion et du récit. Restituer ou non une époque dans sa conformité reste un parti pris narratif et esthétique. Un film est un fantasme sinon ce serait un documentaire”, nuance Pascale Gorguet Ballesteros. Ce flou artistique se justifie également par l’influence du peintre historicisant du 20e siècle, Maurice Leloir, fondateur de la Société de l’Histoire du Costume et dont la collection est passée entre les murs du Musée Carnavalet avant d’atterrir au Palais Galliera en 1977. “Avec ses peintures et ses ouvrages, il a fortement inspiré les costumiers de tout temps et par extension les marchands et créateurs de mode”, souligne Pascale Gorguet Ballesteros.

Jean Paul Gaultier, coiffure à la Belle-Poule, PE 1998, look porté par Chrystelle Saint-Louis Augustin © Don Ashby
Christian Dior par John Galliano, collection Le bal des artistes, Haute couture, automne-hiver2007-2008 © Guy Marineau
Choisir son camp

Ainsi, le 18e n’est pas uniquement un siècle historique : c’est devenu, par la force des choses, une esthétique à part entière, dont les fanfreluches et la théâtralité attisent dorénavant les réseaux sociaux à travers les hashtags “coquette”, “regency core” ou encore “rococo aesthetic” (les puristes parlent de “Rocaille”). “C’est un siècle qui a inventé l’art de fabriquer son image, ajoute Pascale Gorguet Ballesteros. À l’époque, on adorait se costumer, on se représentait dans différents rôles : la bergère, la paysanne, la sultane… deviennent des figures stylisées, dépeintes par les artistes François Boucher et Antoine Watteau et fantasmées par l’aristocratie.” Une vision essentialiste qui semble avoir traversé le créateur Simon Porte Jacquemus qui a présenté sa collection “Le Paysan” dans le faste du Château de Versailles en juin l’année dernière, s’attirant les critiques d’internautes qui y ont perçu un “urban gaze” découlant de cet héritage.

Campagne “Le Paysan”, Jacquemus © Jacquemus.

“Il ne faut pas oublier que le 18e était un siècle de privilégiés, souligne Pascale Gorguet Ballesteros. Toutefois, cette grande liberté a ouvert la possibilité de jouer avec les identités en se mettant en scène, en se travestissant. Cela explique pourquoi ce siècle est omniprésent dans la culture drag et a forgé l’esthétique camp.” Un lien fort et indéniable avec ce siècle, surtout si l’on considère que, très vraisemblablement (car ses origine et utilisation première restent floues), on lui doit le terme “drag” (qui signifie “laisser trainer” en anglais) pour qualifier ces hommes travestis dont les jupes trainaient au sol.