Lucas Bauer

Marseillais d’ancrage et Parisien d’apprentissage, le designer Lucas Bauer, connu pour ses créations durables aux formes organiques et poétiques, s’est imposé comme l’un des nouveaux visages de la création française en concevant le bijou comme un langage capable de relier le geste, la matière et l’intime. Portrait.

Rootlet, Rhizoé, Xylem, Phloem, Algae ou encore Inocybe. À moins d’être botaniste, mycologue, ou l’une des sœurs Halliwell, difficile de deviner qu’il s’agit de noms de bijoux. Les créations de Lucas Bauer empruntent pourtant moins à la magie qu’à l’observation de la flore, faisant serpenter une bague autour d’un doigt ou éclore une boucle au creux d’une oreille. Sa fascination pour la nature plonge ses racines dans une histoire intime. Celle d’une enfance passée à Marseille, où les promenades avec son père, entre les reliefs minéraux des Calanques, forment son regard aux courbes organiques des plantes. Celle aussi d’une grand-mère pharmacienne dont les herbiers lui révèlent très tôt qu’une feuille peut receler autant de pouvoir qu’un Livre des Ombres. Du côté de sa mère, professeure de yoga qui voyage régulièrement en Inde, c’est tout une culture millénaire où le corps n’est jamais dissocié du spirituel, du geste ou de l’ornement qui s’ouvre à lui. “Pour trouver mon langage créatif, je suis revenu à mes racines, à ma famille et à cette nature brute qui m’a appris à regarder le monde autrement.”, partage l’enfant du 13.

Avant de pleinement laisser jaillir son jus créatif, le diplômé de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne (aujourd’hui Institut Français de la Mode) passe près de 9 ans au sein du studio femme de Louis Vuitton dirigé par Nicolas Ghesquière où il découvre l’exigence du bijou de mode, la précision du dessin, le dialogue permanent avec les ateliers et la complexité du développement produit. Une expérience fondatrice de designer bijoux et accessoires qui conforte cependant un projet plus personnel. “J’avais envie de suivre une pièce jusqu’à son aboutissement, sans passer immédiatement à la collection suivante. Je voulais reprendre possession de mon temps et de mon espace créatif.” En 2022, il fonde sa propre marque guidé par la volonté de renouer avec une manière plus instinctive de travailler. “Très tôt, ma vision de l’ornement s’est éloignée de la parure classique. Je me suis intéressé aux bijoux qui viennent souligner le nez, la bouche, le bras ou la taille, toutes ces zones du corps auxquelles on prête moins attention.” Une ligne esquissée à main levée, un mouvement du poignet, une courbe dictée par l’anatomie deviennent le point de départ d’une collection. “J’essaie toujours d’accompagner le mouvement naturel du corps plutôt que de lui imposer une forme.”, ajoute-t-il. Ses pièces semblent moins se démarquer sur la peau qu’en prolonger l’harmonie, jusqu’à brouiller les lignes entre l’objet et le sujet. “Mes bijoux ne sont jamais des objets figés. Ils ont besoin d’entrer en dialogue avec celui ou celle qui les porte.”

Inspirée du mycélium, sa première collection intitulée Hyphos, rend hommage au lien, plus précisément à ce réseau invisible grâce auquel les champignons communiquent et échangent des nutriments. “J’avais envie de traduire cette idée d’unité du vivant dans un langage joaillier.” Au-delà du manifeste écologique, cet amoureux du vivant, dont la mère lui a percé l’oreille avant même son entrée au primaire, propose une autre lecture du bijou non plus comme un symbole statutaire, mais comme un objet relationnel. “Je n’associe pas mes bijoux au pouvoir, mais à la protection. Ils parlent avant tout de ce qui nous relie les un·es aux autres.”
Quelques mois seulement après le lancement de sa marque éponyme, son travail est remarqué par les Ateliers de Paris, Francéclat puis le ministère de la Culture, qui récompense cette jeune aventure joaillière. Une reconnaissance qui ne modifie ni son rythme, ni ses ambitions de privilégier les commandes sur mesure, où le dialogue avec le client devient partie intégrante de la création. “J’ai découvert à quel point j’aimais écouter les gens, comprendre leur histoire et essayer de faire dialoguer leur univers avec le mien.” Résultat ? Chaque bijou s’adapte à un corps, à une gestuelle et à une histoire singulière. Dans un contexte où l’intelligence artificielle bouleverse déjà les métiers de la création, il défend le rôle central de la main, du regard et de la rencontre. À ses yeux, la véritable valeur d’un objet ne réside pas seulement dans la noblesse de ses matériaux, mais dans le temps qu’on accepte de lui consacrer.

Fidèle à cette exigence de recherche, Lucas Bauer poursuit l’exploration de nouveaux territoires. Attendue en septembre, sa prochaine collection invoque les pierres d’étoile sur les rochers, soit autant de vaisseaux de verre polis par les vagues au fil d’années de remous. En dialogue avec les pierres fines et précieuses, ces fragments recyclés brouillent les hiérarchies établies entre matériaux nobles et ordinaires. Une façon de rappeler que le véritable luxe réside peut-être moins dans la rareté d’une matière que dans le regard capable de la transformer.

Face à une nouvelle génération abreuvée d’images, celui qui enseigne aussi le bijou en école de mode invite ses étudiant·e·s à retrouver le goût de la recherche, de la pensée critique et du pas de côté. “Mes étudiant.es ont accès à une quantité infinie d’images sans savoir d’où viennent leurs références. J’essaie de les ramener aux fondamentaux, c’est-à-dire la recherche bibliothécaire, la consultation des livres et la manipulation du papier. Je souhaite qu’ils réapprennent à construire une pensée avant de produire des images.” Une exigence qui traverse toutes les facettes de son travail, de l’enseignement à la création sur-mesure, en passant par ses collections qu’il entend inscrire dans la durée. “Je suis heureux d’avoir réussi à structurer mon business comme j’ai pu. Désormais, l’enjeu est de pérenniser ma marque et de faire en sorte que cette aventure puisse durer le plus longtemps possible.”

Lucasbauerjewellery.com