Nommée il y a un peu plus d’un an à la direction artistique de Marni, la créatrice belge Meryll Rogge installe avec humour et délicatesse son esthétique audacieuse et contemporaine dans l’histoire de la maison italienne. Rencontre avec l’une des créatrices mode les plus en vue du moment.

Fondée par Consuelo Castiglioni en 1994, la maison Marni s’est toujours distinguée par son esthétique unique et sa manière particulière de redéfinir l’élégance à la milanaise, un mélange subtil de rigueur et de fantaisie. Inclassable, raffinée et romantique à la fois, la femme Marni marque le début des années 2000 avec son look aristo-bohème, fusion d’insouciance arty et d’excentricité vestimentaire. Depuis juillet 2025, c’est la créatrice belge Meryll Rogge qui en est la directrice artistique. En présentant sa première collection automne-hiver 2026 à Milan en février dernier, elle a ainsi donné à Marni une nouvelle impulsion, empreinte non seulement d’anticonformisme mais aussi d’une certaine rébellion. Car si Meryll Rogge aime le beau vêtement bien fait et semble très attachée à la notion d’artisanat – son diplôme de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers et son passage chez Marc Jacobs et Dries Van Noten en témoignent –, elle détourne volontiers les codes du bon goût pour flirter avec une anarchie punk, donnant à son travail créatif, ainsi qu’à sa propre marque, fondée en pleine pandémie de Covid-19, un cachet alliant toujours humour et intelligence. C’est justement cette approche unique, et sans doute cette humilité belge attachante et plutôt sympathique, qui lui auront permis de remporter en juin 2025 le Grand Prix de l’Andam (Association nationale pour le développement des arts de la mode) avant qu’elle soit repérée et nommée par Renzo Rosso (fondateur de Diesel et président d’OTB Group) à la tête de la direction artistique de la maison italienne. Consciente qu’en 2026, très peu de femmes occupent de tels postes clés dans l’industrie de la mode (et s’exprimant d’ailleurs ouvertement sur ce sujet dans la presse), Meryll Rogge se distingue par une honnêteté en toutes circonstances, qui parle d’autant plus à une génération en quête d’authenticité. Dans cette interview exclusive, la discrète créatrice, qui ne s’étale jamais sur les réseaux sociaux, évoque ses tout premiers souvenirs de Marni, sa vision de Milan en tant qu’étrangère, son désir de démystifier l’image glamour du·de la designer star et la direction dans laquelle elle souhaite emmener la maison.

Marni FW26
Marni FW26

Mixte. Quel est ton premier souvenir de Marni et qu’est-ce que cette marque signifiait pour toi à l’époque?
Meryll  Rogge.  Quand    j’avais 14 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il existait une industrie de la mode et qu’elle m’intéressait beaucoup. Marni était à ce moment-là une des marques qui m’attiraient le plus. Si on pense au paysage de la mode milanaise du début des années 2000, il y avait cette femme forte et intellectuelle sur les podiums que je trouvais vraiment séduisante. Ne venant pas d’une famille où la culture était particulièrement valorisée, je me projetais inconsciemment dans cette image, car je n’y avais purement et simplement pas accès. C’était comme si j’avais découvert un univers parallèle où ce type de femmes existaient. Pour moi, c’était presque comme un fantasme de vie.

M. Est-ce que tu te sentais plus proche de ces femmes que de celles qui t’entouraient ?
M. R. Bizarrement oui. Cette femme n’existait pas dans mon entourage, et pourtant je la comprenais déjà. J’ai toujours ressenti ça vis-à-vis de Marni.

M. Quelles étaient tes intentions avec ce premier show en février dernier ?
M. R. J’ai eu la chance de pouvoir passer plusieurs mois à m’imprégner de la maison avant même d’élaborer des modèles. Pour moi, il y avait plusieurs choses qu’il fallait prendre en compte. La première était cette responsabilité que je ressentais envers la marque. Ensuite, j’avais conscience d’entamer un nouveau chapitre de son histoire, après Consuelo Castiglioni et Francesco Risso. Et comme j’étais fan de Marni depuis ses débuts, il fallait aussi que les personnes qui assistent au show puissent clairement ressentir cette familiarité que j’avais moi-même avec la maison. C’est ce que j’avais envie de communiquer avec cette collection : quelque chose de rassurant d’un côté, mais aussi une nouvelle silhouette qui puisse surprendre.

M. On sentait d’ailleurs plus un esprit Marni que des références à proprement parler.
M. R. Je ne voulais pas tomber dans le piège de la collection nostalgie. Marni a une archive incroyable que nous visitons régulièrement avec l’équipe, mais je ne souhaitais pas faire de citations directes, même s’il y avait des clins d’œil à certains imprimés des premières collections par exemple. Mon but est de penser au futur de la maison avant tout.

Marni FW26
Marni FW26

M. La femme Marni de Consuelo avait quelque chose d’assez excentrique dans son style vestimentaire. Est-ce que cette dimension t’inspire ?
M. R. Complètement. Pour moi, c’est plus une forme de rébellion et cette idée de ne pas ressembler aux autres. Il y a quelque chose de très individualiste chez Marni que je trouve vraiment pertinent aujourd’hui. Je dirais même que c’est un refus du conformisme et des conventions.

M. Quelles sont les valeurs fondamentales de Marni pour toi ?
M. R. S’habiller pour soi d’abord et pas pour faire plaisir aux autres. S’intéresser à la culture sous toutes ses formes. Cultiver son propre style. Je trouve même que Marni s’appuie plus sur ces valeurs-là que sur une esthétique en particulier.

M. Quelle serait l’attitude de la femme Marni aujourd’hui ?
M. R. On est dans un contexte très différent de celui où Consuelo dirigeait la marque, et la dimension politique amenée par Francesco Risso me semble très pertinente. Nous évoluons dans une réalité où certains des droits acquis par les femmes sur leur propre corps sont menacés et remis en question. On assiste aussi à un retour du conservatisme dans certaines sociétés, et je pense qu’il est crucial pour les marques de se positionner par rapport à ça. Marni fait partie de ces maisons qui s’inscrivent dans leur époque, la notion d’engagement est donc importante dans ce sens.

M. Tu as emménagé à Milan avec ta famille l’année dernière. Comment vois-tu la ville en tant qu’étrangère ?
M. R. Je travaille beaucoup, donc je n’ai pas vraiment le temps d’observer autour de moi autant que je le voudrais. Mais ce qui frappe à Milan, c’est le côté ultra-sophistiqué des habitant·e·s. Pas de jogging avachi ou de t-shirt informe quand tu vas au restaurant ou au cinéma. Ici, tout le monde fait des efforts vestimentaires et on doit s’adapter. J’habite dans un immeuble principalement occupé par des personnes âgées et – même si je sais que c’est un cliché – elles sont toujours les mieux habillées du quartier. Il y a cette fierté dans le fait de porter un beau vêtement en public, que je trouve assez touchante.

Marni FW26
Marni FW26

M. J’ai vécu à Bologne quand j’étais étudiant, tout le monde s’observe en Italie, la rue est un vrai catwalk !
M. R. Carrément ! L’autre jour j’ai croisé un homme très chic dans la rue, il devait avoir 90 ans. Son costume était trop grand pour lui mais il avait une nonchalance tellement élégante. On aurait presque dit Harry Dean Stanton dans Paris, Texas de Wim Wenders. Les Milanais·es ont cette élégance naturelle, effortless comme on dit dans le jargon. Il y a ce côté old school que j’adore ici. Et puis toujours cette passion pour la culture, la mode, le design, la danse, l’architecture. J’apprécie aussi toutes les manifestations qui ont lieu dans la ville, où beaucoup de jeunes se mobilisent autour de certaines causes. Il n’y a pas d’apathie ambiante, surtout en politique.

M. Dirais-tu qu’il existe en Belgique une sorte de diplomatie forcée due à la situation politique et géographique du pays ?
M. R. Oui. Ici, on s’engage et on le fait assez ouvertement. Les gens prennent position facilement, c’est très différent.

M. Qu’est-ce qui rend Marni unique selon toi ?
M. R. Marni possède une identité forte et un esprit qui reste indépendant en Italie. C’est aussi une marque qui se lie naturellement à d’autres champs créatifs, ce qui rend la collaboration très simple. On est souvent proche du design et de l’art car ces dimensions sont très présentes dans la maison.

M. Comment est-ce que l’héritage stylistique de Marni te parle intimement ?
M. R. Je crois que Marni m’a toujours interpellée d’une façon intime et plutôt personnelle. Quand je travaillais pour Marc Jacobs, j’habitais près de la boutique Marni à New York et j’y allais souvent pour voir les nouvelles collections. C’était vraiment une référence pour moi, aussi bien subjective que créative. J’ai pu m’éduquer dans la mode grâce à des marques comme Marni. C’est peut-être pour cette raison-là que je me sens libre ici.

M. Quelle est ta vision de l’homme Marni ?
M. R. Je crois que les mêmes valeurs le caractérisent et je ne fais pas vraiment de distinction avec la femme. Il aborde la mode d’une manière intelligente, créative et surtout individualiste. L’homme Marni ressemble à lui-même et n’a pas besoin d’imiter les autres. Il vit son existence comme il l’entend et, bien sûr, il s’intéresse aussi à la culture, ce qui nourrit sa vision du vêtement par la même occasion. Le vestiaire Marni est avant tout pensé pour le quotidien, ce qui ancre la marque dans une réalité à laquelle beaucoup peuvent s’identifier.

Marni FW26
Marni FW26

M. Quel rôle joue l’humour ? Aurais-tu envie d’apporter à cette marque une forme d’espièglerie belge ?
M. R. Il y a toujours eu ce côté drôle et ludique chez Marni. Après, je ne voudrais pas tomber dans la plaisanterie lourde. On peut être drôle sans succomber à la facilité.

M. Mixte fête cette année ses 30 ans avec ce numéro très spécial. Quel·le·s étaient tes rêves et aspirations à l’âge de 30 ans ?
M. R. L’année de mes 30 ans a été importante pour moi, car je suis rentrée en Belgique pour intégrer le studio de Dries Van Noten à Anvers. J’avais passé sept ans à New York et j’étais heureuse de retrouver l’Europe. Je savais aussi que j’allais lancer ma propre marque et y pensais de manière plus concrète qu’auparavant, même si j’avais ce désir latent de le faire depuis que j’étais étudiante. Je savais que ce serait difficile et j’avais besoin de travailler avec les meilleur·e·s. Je n’aurais cependant jamais pu prédire ce qui s’est passé au cours des quinze derniers mois qui ont vraiment changé ma vie, de Marni à l’Andam. C’était juste incroyable que tout ça arrive presque en même temps. J’en suis très reconnaissante.

M. Selon toi, quels sont les facteurs principaux qui ont bouleversé l’industrie de la mode au cours des trente dernières années ?
M. R. Il y a trente ans, la mode était beaucoup plus fermée. Tout a changé avec les réseaux sociaux. Ce milieu était réservé aux professionnel·le·s et on est passé du focus sur le vêtement à d’autres préoccupations, telles que les célébrités, le street style, les influenceur·euse·s bien sûr, ou encore le backstage. On voit aussi les designers se succéder dans les maisons à un rythme de plus en plus effréné. Quand je discute avec de jeunes étudiant·e·s pour leur demander chez qui il·elle·s aimeraient travailler une fois diplômé·e·s, il·elle·s hésitent à me donner une réponse car il·elle·s ne sont pas sûr·e·s que le·la styliste qu’il·elle·s apprécient soit encore en poste à la fin de leur cursus. C’est une réalité : on entre dans une maison et les directeur·rice·s artistiques se font remercier après quelques saisons seulement. Tout est devenu extrêmement instable.

M. Tu parles ouvertement du manque de femmes dans des postes clés, que ce soit à la tête de grandes maisons de mode ou dans le top management. Est-ce que les choses changent en 2026 ?
M. R. J’adorerais pouvoir te répondre que ce n’est plus un débat aujourd’hui, malheureusement ça n’est vraiment pas le cas. On constate encore que les hommes sont favorisés dans l’industrie de la mode. Il y a pourtant tellement de femmes impliquées dans ce milieu, mais très peu sont à la tête des grandes maisons. Je suis reconnaissante d’avoir été choisie par OTB et prends ce rôle très au sérieux, car les enjeux sont également culturels. J’espère pouvoir inspirer d’autres femmes en leur montrant que c’est possible d’accéder à de tels postes. Il suffit de regarder les statistiques pour voir que j’ai énormément de chance de pouvoir occuper cette position actuellement.

Marni FW26
Marni FW26

M. Tu es d’une nature assez discrète et réservée. Avec Marni, tu te retrouves sur le devant de la scène. Comment vis-tu cette transformation ?
M. R. Je dois dire que j’ai toujours apprécié les interviews avec la presse, car elles m’inspirent souvent et me poussent à réfléchir à certains aspects que je n’aurais pas forcément su aborder naturellement. Après, il est clair que je n’aime pas tellement parler en public, même si j’apprends à le faire avec plus d’assurance. Donner des conférences n’est pas naturel pour moi, mais communiquer aujourd’hui est fondamental pour une marque. Partager les valeurs d’une maison comme Marni m’apporte aussi un certain plaisir, celui de les transmettre à autrui. Je ne fais pas de calcul en termes de communication et n’aime pas me répéter non plus. J’agis plus avec passion et sincérité.

M.  Quels sont les éléments requis pour qu’une marque puisse réussir en 2026 ?
M. R. Créer une relation directe avec son public me semble fondamental pour une marque, ce que Marni peut clairement faire aujourd’hui. Même si je déteste le mot “communauté”, rassembler des personnes autour de soi qui partagent les mêmes valeurs, désirs et intentions reste le point de départ pour un succès à long terme.

M. Un peu comme former une famille d’une certaine manière ? Un endroit où on peut évoluer et se sentir bien ?
M. R. Exactement.   Marni   habille toutes les générations, ce qui rend la marque assez unique dans son genre. Beaucoup de marques se ressemblent aujourd’hui, ce qui est un vrai danger pour la mode. Le conformisme ne m’intéresse pas.

Marni FW26
Marni FW26

M. Si la mode peut encore provoquer de tels débats, a-t-elle aussi le pouvoir de faire évoluer les mentalités ?
Lucien. Pour moi, la mode épouse les mouvements sociaux. Elle n’en est pas à l’origine. Elle change notre rapport à l’esthétisme, c’est évident, mais je ne suis pas sûr qu’elle puisse vraiment changer les mentalités.
Loïc. Oui, mais elle peut te faire regarder les choses autrement. Comme des garçons a par exemple eu une influence considérable sur la façon d’appréhender et de concevoir nos corps.
Lucien. Je suis d’accord avec toi, mais est-ce que ça s’est vraiment retrouvé dans la rue ?
Loïc. Figure-toi que j’ai récemment revu des défilés de la marque dans les années 1980 et je me suis rappelé que des cousines à moi en Bretagne s’habillaient pareil. La marque avait eu un impact énorme. Donc pour moi, la mode nous façonne et nous influence plus ou moins à différents degrés. Je sais que toutes les questions liées au body positivisme m’ont fait changer mon regard sur les différents types de corps évoluant dans la rue et sur le besoin de représentation qui en découlait. Quoi qu’aujourd’hui, sur les podiums, on est revenu à des corps très “Mar-a-Lago”. Ce qui me fait dire qu’on est en fait en train de régresser…
Lucien. C’est vrai qu’en ce moment, il y a une forme de retour en arrière, une résurgence du conservatisme. Il suffit de voir l’engouement pour l’Ozempic, le retour de la maigreur ou encore la baisse de la diversité sur les podiums… Finalement, on en revient à ce que je disais : la mode n’est sans doute hélas que le reflet de son époque.

M. Au travers de ce numéro, notre magazine fête ses 30 ans. Comment imaginez-vous et espérez-vous la mode et la presse dans les trente années à venir ?
Lucien. Trente ans, c’est loin ! On ne sait même pas ce que sera la mode dans deux ans…
Loïc. Ce qui est sûr, c’est que le digital a pris une place énorme dans notre travail. On s’est tellement fait atomiser et pulvériser par les réseaux sociaux. J’aurai beau le regretter, ça ne changera rien.
Lucien. Il y a quelques signes qui montrent quand même une résistance de la presse magazine et du papier ces dernières années, avec un regain d’intérêt pour le tangible et les beaux objets, notamment à travers les coffee table books ; et aussi la jeune génération, qui réinvestit les librairies et les maisons de presse. Peut-être même qu’on ira vers quelque chose de complètement radical en arrêtant l’utilisation des réseaux sociaux pour revenir à du 100 % physique ?
Loïc. Je crois que tu délires un peu là (rires).
Lucien. Je suis sérieux. Imagine un monde où les réseaux sociaux auront été complètement submergés par l’intelligence artificielle. Il nous faudra bien des images imprimées et sourcées pour être sûr·e·s qu’elles sont bien réelles. Peut-être qu’il y aura des révolutions qui vont nous ramener vers des choses plus concrètes. Et le papier, c’est très concret.
Loïc. J’aime bien cette idée.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).