On l’avait découverte en 2010 au travers d’Essaie Pas, duo électronique et cold wave formé avec son mari, le français Pierre Guerineau. Après plusieurs albums solo dont deux albums parus sur l’exigeant label anglais Ninja Tune (Working Class Woman en 2018, Renegade Breakdown en 2020), l’autrice-compositrice-interprète et DJ, Marie Davidson revient, cette fois par l’entremise de DEEWEE, le label des frères Dewaele (Soulwax, 2ManyDJs). “City Of Clowns”, son sixième LP, mêle critique de la big tech, réflexions sur la maternité et angoisses existentielles face à l’IA. Tout ça pourrait sonner un brin prétentieux si ces états d’âme n’étaient pas ramassés dans une techno irrésistiblement pop, parfaite pour danser en attendant la fin du monde.
Mixte. Parlons du titre de ce nouvel album “City of Clowns”. La cité des clowns, c’est pas Montréal, si ?
Marie Davidson. Dans un sens, si ! Tu sais on a un cirque très connu à Montréal, le Cirque du Soleil, dont le propriétaire, Guy Laliberté, est vraiment un personnage risible. Ce n’est pas la référence première mais pour ceux qui comprennent le sous-texte, c’est drôle ! Mais “City Of Clown” est surtout un lieu imaginaire que j’ai créé et qui pourrait aussi se traduire par “Monde de clown”. Parce que vraiment, ça pourrait qualifié l’intégralité du genre humain, non ?
M. C’est ton premier disque à paraitre chez DEEWEE, le label de David et Stephen Dewaele, les deux savants-fous de Soulwax. Il est né de ta volonté de travailler avec eux ?
MD. Non, l’album a commencé à émerger dès 2022 et DEEWEE est arrivé dans une second temps. J’avais déjà composé quelques titres et engrangé pas mal de démos mais sans avoir direction précise. Puis j’ai commencé à lire “The Age of Surveillance Capitalism” de Shoshana Zuboff. Son propos sur les effets de la technologie sur la vie des gens m’a été un coup de fouet et une inspiration pour ce nouvel album. J’ai d’abord travaillé sur le titre “Fun Time”, avec Pierre Guerineau. Initialement on devait uniquement produire ce titre ensemble. Mais ça a tellement bien fonctionné qu’on a décidé de coproduire un album. Cette première version de l’album ne contenait pas les titres “Sexy Clown” ou “Push Me Fuckhead” qui est le seul titre qui a été entièrement composé au studio DEEWEE. Tous les autres morceaux ont été écrits à Montréal. Puis, nous sommes partis à Gant, pour les retravailler avec David et Stephen.
M. Enregistré dans leur studio est un passage obligé pour être publié sur leur label, non ?
MD. Exactement. Je ne le savais pas lorsque je les ai contactés. Mais c’est une belle surprise, ça a vraiment donné une autre direction au disque. Ça a permis à des titres comme “Push me Fuckhead” d’exister et ça nous a permis d’élargir nos horizons et de peaufiner les titres avec eux.
M. Ce titre “Push Me Fuckhead” est un morceau entêtant qui aligne des phrases étrangement familières. D’où proviennent-elles ?
MD. C’est une sorte de cut-up de toutes les phrases que nous sortent les services automatisés. Tu sais, tous ces services clients en ligne, ces formulaires administratifs qui te demandent de préciser que t’es pas un robot ! C’est une critique de mon expérience face à ces machines.
M. C’est pas un peu paradoxal quand on est une musicienne électronique et d’exprimer une telle méfiance envers les machines ?
MD. J’ai une méfiance pour l’intelligence artificielle, pas pour les machines. Les machines, je les aime. Sans elles, je n’aurais pas de carrière ! Par contre, j’ai un vraie défiance à l’égard des gens à qui appartiennent les technologies: les investisseurs, les propriétaires de grandes entreprises… Les “tech lords” comme on dit en anglais.
Des mecs comme Elon Musk qui pour moi sont la continuité de la monarchie et de l’oligarchie. Ces gens qui sont focalisés sur le profit à court terme et ne pensent pas une seconde à l’impact de leurs technologies auront sur le long terme. Et on ne va pas se mentir : Ce sont des gens très à droite et qui n’aiment pas la démocratie.
M. Aujourd’hui, Spotify crée des playlists de musiques entièrement générées par intelligence artificielle pour ne pas avoir à remuer les artistes…
MD. C’est pour ça que ces gens m’effraient autant qu’ils m’inquiètent ! Car ces algorithmes sont nourris par les employés de Spotify. En bout de ligne, ce sont des humains qui prennent les décisions : les actionnaires, le CEO de Spotify… Leur rêve, c’est de ne plus avoir à payer les artistes. Déjà qu’ils nous versent des redevances très faibles ! C’est un très bon exemple de la perte d’humanité dans un contexte supposément créatif.
M. “Fun Times” est un titre étonnamment pop. Il sonne comme du Madonna. C’était l’idée ?
MD. C’est vrai qu’il y a une petite vibe à la “Hung up” sur ce titre mais ça n’était pas une influence consciente. Pierre et moi voulions faire un truc italo-disco avec des paroles modernes. Ce morceau parle de mon choix de ne pas avoir d’enfant. Attention, ça n’est pas une critique envers les gens qui se reproduisent ! Je suis pour la contraception ET la conception ! J’adore les enfants et j’ai toujours cru que j’en aurais. Et puis en 2022, j’ai réalisé que Pierre et moi nous n’aurions probablement pas d’enfant car l’état du monde m’angoisse beaucoup trop. Je ne sens pas de faire naitre un bébé, de l’éduquer, le faire grandir et de lui apprendre toutes les difficultés auxquelles il devra faire face et pour lesquelles je n’ai pas de réponse.
De lui dire: “Un jour, je ne serai plus là. Tu resteras seul dans ce monde horrible. Démerde-toi.” Le titre est aussi une référence au livre de “Journal de la création” de Nancy Huston. Ce texte qu’elle a écrit quand elle était enceinte est une sorte d’essai philosophique où elle parle autant de gestation que de création littéraire. Elle dresse un parallèle entre ses livres et ses enfants. C’est pareil pour moi. Mes albums, mes chansons sont mes enfants. C’est pour ça qu’au début du morceau je dis “Hey Nancy. Inside my tummy /There ain’t no body, empty, empty/ Tell me, is that scary? / Or am I crazy? Silly, silly”…