Défilé Engagées Engagées lors
de la Slow Fashion 2026 à Marseille.

Avec la Slow Fashion Week, Marseille s’affirme comme un nouveau rendez-vous incontournable d’une mode qui remet le collectif, l’artisanat et l’humain au cœur de la création. Retour sur les meilleurs moments de cette seconde édition.

Alerte nouveau souffle sur Marseille. Et l’on ne parle pas du mistral, mais bien de la Slow Fashion Week qui s’est tenue du 5 au 13 juin 2026. Pour sa seconde édition, l’événement a changé d’échelle : 9 jours de défilés, d’expositions, d’ateliers, de conférences et de rencontres disséminé·e·s aux quatre coins de la ville. L’enjeu ? Proposer une mode qui s’intéresse autant à la façon dont un vêtement est fabriqué qu’à la manière dont il est porté, réparé, transmis ou aimé. Retour sur les temps forts de la Fashion Week française unique en son genre.

1. Emma Bruschi, la grâce du geste

La Slow Fashion Week 2026 ne pouvait rêver meilleure entrée en matière. Lauréate du Grand Prix du Jury du Festival d’Hyères 2024, Emma Bruschi a donné le ton avec De grâce, une collection présentée au Musée provençal de Château-Gombert, où savoir-faire artisanaux et imaginaires ruraux ont dialogué avec une infinie délicatesse. Parmi les temps forts de cette symphonie pastorale : un remarquable travail de boutis provençal, technique traditionnelle entièrement réalisée à la main, des broderies d’une grande finesse et plusieurs silhouettes brouillant les frontières entre mode, artisanat et objet d’art. Mention spéciale à un spectaculaire manteau en fibres végétales tressées donnant l’illusion d’une fourrure. « Le blé devient fourrure, la plume devient fruit », résume la créatrice pour décrire ce vestiaire où les règnes animal et végétal se rencontrent. Le final, porté par une reprise jazz de Thinking Bout You de Frank Ocean, a laissé un public suspendu à ce moment de grâce.

2. Le Freak Show de Captcha Lab

Pour présenter Cotyla, Charlotte Denner, fondatrice de CAPTCHA LAB, a transformé les escaliers monumentaux du Palais Longchamp en procession mystique. Formée au textile, la créatrice marseillaise développe une pratique à la croisée de la mode, de la performance et de la culture queer. Inspirée par l’esthétique du freak show, sa collection célèbre les corps hors normes et la beauté de l’étrange. Entre volumes sculpturaux, expérimentations textiles et atmosphère à la Rick Owens ou Matières Fécales, le spectacle frappe autant par son esthétique que par son humanité. « Chaque look a été développé en dialogue avec la personne qui le porte », explique-t-elle. Ici, le casting ne relève pas de l’inclusivité de façade, mais du reflet d’une communauté bien réelle.

3. Amour Collective, une rencontre tout feu tout flamme

Parce que Marseille n’est pas sectaire, Amour Collective a apporté une brise venue de Normandie. Depuis près de dix ans, la créatrice Cassandre Lemeilleur défend une mode locale, inclusive et éthique, conçue à partir de matières recyclées et de tissus revalorisés. Présenté au Château de la Buzine, immortalisé par Marcel Pagnol dans Le Château de ma mère, son défilé jouait avec les imaginaires champêtres au travers d’un casting marqué par la présence de nombreux mannequins seniors. Entre souvenirs d’enfance, nature omniprésente et élégance sans ostentation, les silhouettes célébraient une mode qui parle avant tout de connexion, de transmission et d’émotion. Une rencontre réussie entre la Normandie et la Méditerranée, preuve que la mode durable ne se joue plus seulement dans les capitales.

4. Jade Tekhil, le vêtement comme langage corporel

Plus proche de la performance chorégraphique que du défilé traditionnel, la collection Insomnia par Jade Tekhil a exploré la charge mentale des femmes à travers une série de corps en mouvement. L’habit devient un prolongement physique des émotions, des tensions et des contraintes qui traversent les corps. Certaines pièces semblaient contraindre le mouvement quand d’autres l’accompagnaient ou le libéraient. Dans une programmation largement consacrée aux savoir-faire et à l’artisanat, la designer, performeuse et artiste textile célèbre une autre révolution à l’œuvre, celle qui consiste à repenser le rôle même du vêtement. Non plus seulement comme produit ou symbole esthétique et classiste, mais comme un langage capable de raconter ce que les mots peinent parfois à exprimer.

Plus proche de la performance chorégraphique que du défilé traditionnel, Insomnia de Jade Tekhil a exploré la charge mentale des femmes à travers une série de corps en mouvement. Les vêtements deviennent le prolongement physique des émotions, des tensions et des contraintes qui les traversent. Certaines pièces semblaient entraver les gestes, quand d’autres les accompagnaient ou les libéraient. Dans une programmation largement consacrée aux savoir-faire, la designer, performeuse et artiste textile rappelle que le vêtement peut être bien plus qu’un objet ou un signe extérieur de richesse, mais un langage à part entière, capable de raconter ce que les mots peinent parfois à exprimer.

5. Midi 25, l’art du détour pour arriver à point

“Entre un point A et un point B, la ligne droite représente l’efficacité. L’ondulation prend son temps”, philosophe Thomas Sesoldi, fondateur et directeur artistique de Midi 25, son heure de naissance, tout simplement. Présentée dans le cadre du défilé collectif Les Sens du Faire, sa nouvelle collection transforme des jeans de seconde main en larges patchworks où les courbes, signature de la marque, deviennent une métaphore du temps long. Les carcans de genre en prennet aussi pour leur grade avec sa ligne de lingerie unisexe. Pour la petite histoire, Thomas Sesoldi a retouché l’ensemble des tenues de scène de Beyoncé lors de son passage à Marseille l’été dernier. Rien que ça. Avec la danseuse, chorégraphe et artiste associée au Ballet national de Marseille Maryam Kaba en mannequin d’ouverture, Midi 25 prouve qu’il n’y a que des numéros 10 dans sa team.

6. Studio Lausié, la relève marseillaise

S’il revenait aux élèves de 5ème année de Studio Lausié, l’école fondée par Marion Lopez, de clôturer cette édition de la Slow Fashion Week, les créateur·rices en herbe n’ont pas tremblé sous le regard bienveillant de la cathédrale la Major. Face à la Méditerranée baignée par les dernières lueurs du soleil couchant, le show final a pris des airs de célébration populaire. Plus de 2 000 spectateur·rices se sont pressé·es pour découvrir des collections d’une grande diversité d’approches, entre expérimentations textiles, propositions plus conceptuelles et vêtements pensés comme une ode à l’upcycling. Plus qu’un exercice pratique, ce bouquet final a parfaitement incarné l’esprit de la Slow Fashion Week : transmettre, expérimenter et offrir à la jeune création un terrain d’expression à la hauteur de son talent.

7. Quand Marseille met en scène la mode durable
Défilé de la marque Engagées Engagées.

Paris a son Palais de Tokyo. New York, son Spring Studios. Marseille, elle, préfère défiler à ciel ouvert. Pourquoi se priver des images que seule la cité phocéenne peut offrir ? La Porte d’Orient au soleil couchant, où Engagés Engagées a défilé pendant qu’en contrebas les habitué·es du Vallon des Auffes continuaient leur baignade. Le Stade Julien Baudon, au pied de la Bonne Mère, transformé en podium pour les élèves du Lycée Saint-Louis. Le Petit Pavillon, suspendu au-dessus de la Corniche, devenu le théâtre du défilé collectif L’Été provençal. Ou encore un centre de maintenance des tramways métamorphosé en runway dédié au réemploi et à la fabrication locale. Plus qu’une carte postale, cette appropriation de la ville traduit une ambition : sortir la mode de ses cercles habituels. « À Paris, elle reste élitiste. On ne peut pas accéder aux défilés facilement », remarque Marion Lopez. À Marseille, les frontières entre initié·es et grand public semblent enfin tomber.

8. La sororité au service du collectif
Conférence de Baga lors de la Slow Fashion Week.

Dans une industrie encore largement dirigée par des hommes, à Marseille, c’est un gang de femmes qui mène la danse. « Dans les écoles de mode, il y a 90 % de femmes. Pourtant, les directions artistiques des grandes maisons sont surtout occupées par des hommes », rappelle à juste titre Marion Lopez. Comme beaucoup de belles aventures, BAGA a commencé sur un groupe WhatsApp. Créatrices, modélistes, responsables de friperies, enseignantes et professionnelles de la mode marseillaise y échangeaient des contacts, des matières premières, des recommandations de photographes ou des conseils de production. « On s’entraidait et on se passait les bons plans », se souvient la fondatrice. De cette solidarité est né le collectif Baga avec une nouvelle vision du leadership dans la mode, plus horizontale, plus collaborative et plus collective. Et ça fait du bien.

9. Repenser notre rapport au vêtement
Exposition “Emotional Clothing : le vêtement comme antidote”.

À force d’entendre parler de mode durable, on en oublierait presque de se demander : durable pour quoi faire ? La Slow Fashion Week tente d’y répondre en invitant le public à regarder le vêtement non plus comme un objet de consommation, mais comme un objet de création, de transmission et de réparation. Entre deux défilés, les visiteur·ses pouvaient s’initier à la teinture végétale, au reprisage, à l’upcycling, au crochet ou découvrir les coulisses de la création lors de portes ouvertes d’ateliers. Pop-up stores, friperies et initiatives autour de la seconde main ont aussi servi à prouver qu’on pouvait faire du neuf avec du vieux sans jamais sacrifier le style. Le même fil rouge traversait les conférences consacrées à l’artisanat, au réemploi et aux savoir-faire textiles. Coup de cœur de cette programmation, l’exposition “Emotional Clothing : le vêtement comme antidote” par Tata Christiane et Mercure Soufre Sel a rappelé qu’un vêtement auquel on tient est souvent un vêtement que l’on garde.

10. La mode pour toustes et pour de vrai
Défilé “No No Future” de Marj.

Alors que les podiums internationaux font marche arrière sur les questions de représentation, la Slow Fashion Week Marseille répond : “Pas d’ça chez nous !” Ici, l’inclusivité n’est ni un slogan ni un casting de circonstance, mais le reflet naturel d’une scène créative à l’image de la ville. Au défilé No No Future de MARJ, personnes malvoyantes, à mobilité réduite, queer, racisées, plus size ou mid-size partageaient la lumière. Au défilé Le Souffle du Mistral, les membres de la scène ballroom marseillaise et de la House of Gucci ont électrisé le stade Julien Baudon. Plus loin, le show L’été provençal et Studio Lausié ont réuni bébés, mères, grands-mères, ami·es et professionnel·les de la mode mano a mano. Cerise sur le gâteau : tous les événements étaient gratuits ou accessibles sur inscription. Ici, la mode ne se regarde pas de loin. Elle se vit. « On veut démocratiser la mode », conclut Marion Lopez. C’est pas la capitale, c’est Marseille, bébé.