Quand la réalité rejoint la fiction
Si le milieu inspire autant de fictions, c’est parce qu’il constitue un terrain visuel et dramatique idéal, réunissant tous les ingrédients narratifs croustillants qu’un showrunner puisse espérer, faits de fric, de chic, de pouvoir et de méchanceté dosés à l’excès. Parfois, il n’y a même pas à aller chercher bien loin (cf. House of Gucci). Ainsi, les films, les séries et les médias renforcent l’idée persistante d’un univers cruel, dominé par des personnalités tyranniques (on parle volontiers de “drama queens”). Avec pour figure de proue le personnage de Miranda Priestly du Diable s’habille en Prada, inspiré d’Anna Wintour, ex-rédactrice en chef du Vogue américain. La copie, comme l’originale, ne dégage pas franchement de chaleur humaine et a marqué des générations d’aspirant·e·s “modeux·euses” qui l’ont prise pour argent comptant. Cette petite musique des “gens de la mode méchants”, on l’a aussi beaucoup entendue dans les émissions de télé-réalité où la guerre des ego fait rage : Project Runway et America’s Next Top Model (ANTM) – qui ont eu pour resucées françaises Top Model et Génération Mannequin – nous ont dépeint, au début des années 2000, un monde sur lequel se déversaient autant de paillettes et de larmes que de comportements toxiques à la limite du harcèlement moral (coucou, Tyra Banks). Si on a été choqué·e·s par le lunatique Dominique Damien Rehel, président du concours Génération Mannequin, les anglophones ne se sont toujours pas remis de Kelly Cutrone, cette attachée de presse américaine apparue dans The Hills, Kell on Earth ou encore ANTM, et autrice d’un livre au titre évocateur, If You Have to Cry, Go Outside – And Other Things Your Mother Never Told You (éd. HarperOne, 2010). Typiquement, les fictions qui font tiquer Martin (le prénom a été modifié), ex-attaché de presse essoré : “Le Diable s’habille en Prada, c’est le caillou dans ma chaussure, la réalité est beaucoup plus complexe. Vu de l’extérieur, ça peut prêter à sourire, tant certaines anecdotes ressemblent à de vastes blagues, c’est trop gros pour être vrai. Les gens autour de moi à qui je me confiais ont souvent comparé ce que je vivais à ce genre d’émissions, minimisant un environnement de travail et des comportements toxiques.”