Illustration par Charlotte Mei.

Derrière les strass et les paillettes, le monde de la mode véhicule un cliché bien persistant : celui selon lequel les gens qui y travaillent manquent cruellement de gentillesse, de douceur et d’empathie. Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ? Telle est l’épineuse question à laquelle Mixte est venue se piquer.

L’annonce de la sortie du “Diable s’habille en Prada 2” et son teaser balancé quelque temps avant décembre ont rendu les Millenials nostalgiques et heureux·euses de retrouver le 29 avril l’un des personnages les plus insupportables du grand écran : on ne parle pas d’Andrea Sachs, interprétée par la surestimée Anne Hathaway (quoique), mais bien de Miranda Priestly, incarnée par une Meryl Streep sans faux plis, mais avec suffisamment de dédain pour mettre KO n’importe quelle personne en manque d’amour-propre. Une actualité cinéphilique qui remet sur la table la fameuse question à laquelle personne n’apporte jamais vraiment de réponse : les gens de la mode sont-ils vraiment méchants ? Une petite graine plantée dans notre tête depuis des années par des séries, films et émissions de télé-réalité – de qualité discutable – tels que Top Model USA, Emily in Paris, Phantom Thread, Zoolander, Génération Mannequin ou encore Ab Fab.

Meryl Streep et Anne Hathaway dans “Le Diable s’habille en Prada 2”.

Leur point de convergence ? Avoir fait du “grand méchant de la mode” un archétype aussi populaire que le Grand Méchant Loup dans les contes pour enfants. Loin de déconstruire notre imaginaire, ces représentations médiatiques contribuent à cette mythologie où les créatif·ve·s porté·e·s aux nues sont des divinités intouchables au pouvoir de nuisance inégalable. Mais plutôt que de blâmer ceux·celles qui composent ce monde à part, c’est davantage le “système mode” qui pose question. Dans ce milieu hypercompétitif et en flux tendu, il·elle·s sont pour la majorité peu valorisé·e·s dans leur travail et sacrifient, consciemment ou non, leur santé mentale au profit d’un prestige social de façade – tout ça, en évoluant dans un environnement professionnel qui favorise la méchanceté et le culte de la performance. D’où la vraie question : est-ce que les “gens de la mode“ vont bien ?

Philippine Leroy-Beaulieu dans “Emily in Paris”.
Quand la réalité rejoint la fiction

 

Si le milieu inspire autant de fictions, c’est parce qu’il constitue un terrain visuel et dramatique idéal, réunissant tous les ingrédients narratifs croustillants qu’un showrunner puisse espérer, faits de fric, de chic, de pouvoir et de méchanceté dosés à l’excès. Parfois, il n’y a même pas à aller chercher bien loin (cf. House of Gucci). Ainsi, les films, les séries et les médias renforcent l’idée persistante d’un univers cruel, dominé par des personnalités tyranniques (on parle volontiers de “drama queens”). Avec pour figure de proue le personnage de Miranda Priestly du Diable s’habille en Prada, inspiré d’Anna Wintour, ex-rédactrice en chef du Vogue américain. La copie, comme l’originale, ne dégage pas franchement de chaleur humaine et a marqué des générations d’aspirant·e·s “modeux·euses” qui l’ont prise pour argent comptant. Cette petite musique des “gens de la mode méchants”, on l’a aussi beaucoup entendue dans les émissions de télé-réalité où la guerre des ego fait rage : Project Runway et America’s Next Top Model (ANTM) – qui ont eu pour resucées françaises Top Model et Génération Mannequin – nous ont dépeint, au début des années 2000, un monde sur lequel se déversaient autant de paillettes et de larmes que de comportements toxiques à la limite du harcèlement moral (coucou, Tyra Banks). Si on a été choqué·e·s par le lunatique Dominique Damien Rehel, président du concours Génération Mannequin, les anglophones ne se sont toujours pas remis de Kelly Cutrone, cette attachée de presse américaine apparue dans The Hills, Kell on Earth ou encore ANTM, et autrice d’un livre au titre évocateur, If You Have to Cry, Go Outside – And Other Things Your Mother Never Told You (éd. HarperOne, 2010). Typiquement, les fictions qui font tiquer Martin (le prénom a été modifié), ex-attaché de presse essoré : “Le Diable s’habille en Prada, c’est le caillou dans ma chaussure, la réalité est beaucoup plus complexe. Vu de l’extérieur, ça peut prêter à sourire, tant certaines anecdotes ressemblent à de vastes blagues, c’est trop gros pour être vrai. Les gens autour de moi à qui je me confiais ont souvent comparé ce que je vivais à ce genre d’émissions, minimisant un environnement de travail et des comportements toxiques.”

Tyra Banks et son méchant jury dans “America’s Next Top Model”.

Si le milieu de la mode n’est pas franchement ouvert à l’introspection et au mea culpa, les médias, et par extension les documentaires, s’en chargent pour lui : le 16 février, Netflix balançait sur sa plateforme “Reality Check : Inside America’s Next Top Model” pour analyser les ressors toxiques de l’émission américaine à succès avec les principaux concernés, Tyra Banks en tête de proue. En 2018, le média Dazed épinglait déjà cette émission, et tant d’autres, dans un article intitulé “How Reality TV Shaped The Idea of Fashion as a Bitchy, Hostile Industry” : “La dynamique dépeinte dans ces émissions (…) nous a amenés, en tant que téléspectateurs, à croire que c’est ainsi que l’on gère une entreprise de mode prospère, ou que l’on réussit dans ce secteur.” Tout en banalisant le fait que, pour tenir, il faille “prendre des pilules, ne jamais dormir, être d’une brutalité sans bornes (et subir les brutalités)”. Selon Anthony Vincent, journaliste, auteur et enseignant à l’école de mode et stylisme Atelier Chardon Savard, “la mode n’a pas peur de la caricature, elle en joue. C’est un mécanisme malin pour renverser la charge de la critique. Les fictions sont devenues une chambre d’écho mettant délibérément en scène cette méchanceté. Elles la normalisent ou la minimisent en tournant tout au ridicule”. La mode met donc tout en perspective avec une ironie déconcertante : on pourrait citer le défilé “The Villains“ de Prada en 2012, réunissant sur le catwalk les grands méchants du cinéma – Tim Roth, Gary Oldman, Willem Dafoe… Encore plus parlant, cet épisode de la série Ugly Betty où Naomi Campbell fait un caméo remarqué. On la voit participer à un match de baseball et au moment où elle prend place sur le terrain, elle dégaine son téléphone portable pour y répondre, tandis que tout le monde se baisse dans un réflexe de sécurité. Une réf’ peu glorieuse à deux affaires dans lesquelles la mannequin a été accusée par son assistante et une femme de ménage, en 2006 et 2007, de les avoir frappées avec son smartphone. Sympa.

Jeux de rôles

 

Dans cette industrie où tout se mesure à l’excès, les apparences, capitales, reposent sur “les injonctions à être et à apparaître conforme à son rôle professionnel”, souligne l’anthropologue Giulia Mensitieri dans Le Plus Beau Métier du monde, publié aux éditions La Découverte et Grand Prix du Livre de Mode en 2019. “Une hiérarchie verticale où chacun reste à sa place et où les chances de gravir les échelons sont très minces, à part en changeant de maison”, note Martin. Ainsi, autour des créatif·ve·s vénéré·e·s fourmillent une multitude de stagiaires et d’assistant·e·s dont on pourrait comparer la place à celle du “mort” en voiture. À travers eux·elles se perpétue un assujettissement digne du syndrome de Stockholm, comme nous le fait comprendre à longueur de mèmes le compte Instagram @fashionassistants. “T’es un bizu qui doit laisser tout passer et fermer les yeux sur les agissements de tes supérieur·e·s qui te répètent sans cesse que tu as de la chance d’être là…”, ajoute Martin. Après avoir évolué une bonne dizaine d’années dans les maisons de luxe, cet attaché de presse au BDR a quitté le navire pour mieux préserver sa santé mentale, ne voulant plus contribuer à ce monde où ramasser les crottes du chien de son boss dans l’open space ou bien être cantonné·e à ouvrir et fermer les feutres de couleur à la demande d’un·e créateur·rice qui ne daigne même pas lever les yeux vers vous est toléré. Tel serait le prix de l’ambition, celui à payer pour en être. Cet aphorisme, tout le monde (ou presque) y consent. Mais à quand remonte ce point de bascule où la mode est tombée du côté obscur de la force ?

“Le Plus beau métier du monde” de Giulia Mensitieri.

“Depuis les années 1980 et l’entrée dans l’économie néolibérale, elle est devenue l’image étincelante du capitalisme”, peut-on lire encore dans Le Plus Beau Métier du monde, pointant du doigt cette fabrique du rêve qui turbine à plein régime en se reposant sur des “dynamiques d’exploitation et d’auto-exploitation”. C’est également ce que met en lumière la plateforme 1 Granary depuis sa création en 2012, lancée (initialement sous forme de magazine) par Olya Kuryshchuk, alors étudiante à la Saint Martins School de Londres. Sa ligne éditoriale porte sur l’invisibilisation et la précarisation du “travail passion” qui aliène plus qu’il n’épanouit. Dans une enquête exclusive, baptisée “Debunk the Dream”, publiée en 2023 et menée auprès de 667 professionnel·le·s du secteur, l’état des lieux fait par Vogue Business (VB) n’est pas plus optimiste : “Les professionnel·le·s de la mode peinent à concilier leurs attentes et la réalité du secteur : horaires décalés, salaires et perspectives limités, importance excessive accordée aux relations personnelles éphémères et culture de l’épuisement professionnel alimentée par des déplacements constants et une surproduction. La discrimination – sexisme, racisme et validisme – y est omniprésente.” Pour étayer son propos, VB s’appuie aussi sur le jeu constant des chaises musicales et les départs volontaires (ou non) de DA au bout du roul’ et dont la durée de mandat ne dépasse pas (ou peu) celle du gouvernement Lecornu I. Cette même année 2023 coïncidait avec les états d’âme publics du styliste préféré des célébrités, Law Roach, qui s’épanchait sur “les jeux politiques et les mensonges” entachant le milieu, mais aussi avec le départ de Tremaine Emory de la direction artistique de Supreme après avoir dénoncé le “racisme systémique” qui y régnait.

@fashionassistants sur Intagram.
Mais où sont les vrai·e·s gentil·le·s de l’histoire ?

 

Si les tendances se font et défont, “les scandales aussi passent de mode, affirme Anthony Vincent, sans cacher son scepticisme. Les créatifs masculins écartés à l’ère de #MeToo ont fait leur traversée du désert pendant quelques années avant de se voir à nouveau réhabilités.” C’est le cas du sulfureux photographe Terry Richardson qui, après avoir été visé en 2017 par des accusations d’agression sexuelle, s’est retrouvé à shooter la cover du magazine Arena Homme+ en mai 2025, ou encore du créateur Alexander Wang, accusé en 2020 de soumission chimique et d’agressions sexuelles par plusieurs mannequins, qui réintégrait le calendrier de la Fashion Week de New York en février 2023. Dans cette industrie où l’on fait profil bas et où l’on se retrouve à côtoyer des personnalités problématiques, on comprend mieux pourquoi le tirage de tronche est de rigueur (et pas que chez les mannequins sur le podium). “La mode, c’est un metaverse où chacun·e joue la pire version de soi, affirme l’ex-attaché de presse. Être méchant·e, c’est une façon de garder la face en toutes circonstances, mais, surtout, c’est un réflexe de survie aussi de la part de ceux·celles qui se trimbalent des traumas.” Cette posture irascible semble pourtant passer doucement de mode : aujourd’hui, la gentillesse est une qualité humaine (ou un concept) que de plus en plus de créatifs·ve·s souhaitent faire transparaître, ne serait-ce qu’en se confiant sans filtre sur le divan de la créatrice Bella Freud (cf. son podcast Fashion Neurosis). En juin dernier, le magazine V Man confrontait le designer Willy Chavarria à cette vague de gentillesse portée par une Gen Z qui a “ringardisé” le fait d’être “un connard”. Réponse de l’intéressé : “On peut toujours être subversif·ve, jouer avec son identité et s’amuser, mais au fond, ce qu’on fait doit reposer sur la gentillesse.”

Les grandes maisons se raccrochent aussi au wagon de la gentillesse : lors des présentations des collections printemps-été 2026 à Milan en juin, la note d’intention de Miuccia Prada était claire : “Il y a tellement d’agressivité et de méchanceté dans le monde ! Nous voulions changer de ton, apporter un peu de calme, ceci est notre humble contribution.” Même son de cloche chez Silvia Venturi Fendi au sujet de son ultime collection printemps-été 2026 chez Fendi, en tant que directrice artistique de la maison : “Je voulais que celle-ci soit douce, bienveillante et délicate.” Va-t-on les prendre au mot ? Ce changement de paradigme et ce démontage en règle des a priori doivent s’opérer bien en amont, dès les bancs des écoles. En 2022 déjà, l’Istituto Marangoni, école italienne de mode, d’art et de design implantée un peu partout dans le monde, publiait sur son site un billet intitulé “La gentillesse n’est pas une mode passagère, mais la véritable essence de la mode”. Écrit par Cristina Muccioli, experte en sociologie et en littérature moderne de la mode, il défendait l’idée que la bienveillance est “un ingrédient créatif”, “source d’inspiration et laboratoire d’éthique”, tout en faisant transparaître l’importance “des relations”, “d’être à l’écoute” des autres, bref du collectif. Une ligne de conduite aujourd’hui adoptée par les jeunes designers indépendant·e·s encore épargné·e·s par les pressions de grands groupes – tels Kevin Germanier, le duo Zomer, Victor Weinsanto, Jeanne Friot… – qui prônent le respect des équipes, la reconnaissance du travail collectif, l’inclusivité et la bienveillance. “Dès qu’on devient rouage dans cette industrie cannibale, on se mange entre soi, conclut Anthony Vincent. Mon intuition pour faire bouger les lignes ? À défaut de pouvoir se syndiquer, il faudrait créer des collectifs de créatif·ve·s plutôt que de se voir tout le temps comme des concurrent·e·s, pour faire en sorte de généraliser les bonnes pratiques. L’union fait la force !” Voilà qui serait vraiment groundbreaking à bien des égards.

@1granary sur Instagram.

Cet article est originellement paru dans notre numéro IN PRAISE OF GENTLENESS, spring-summer 2026 (sorti le 24 février 2026).