Défilé Louis Vuitton Homme SS27

Cette saison, de Louis Vuitton à Chanel, les maisons de luxe explorent l’univers du surf, s’emparant ainsi d’un imaginaire empreint de liberté, de sel et de cheveux dorés. Une vision made in USA qui, lorsqu’on y regarde de plus près, peut sérieusement glisser vers l’appropriation culturelle. Petit mise au point (break).

Longtemps cantonné aux plages californiennes ou de notre Sud-Ouest bien-aimé, le surf déferle désormais sur les podiums. Pour sa collection homme printemps-été 2027 chez Louis Vuitton, présentée en juin dernier, Pharrell Williams a transformé la Cité Universitaire de Paris en paysage balnéaire, dominé par une vague monumentale qui, en pleine canicule, a fait jaser. Plus qu’un décor spectaculaire, elle donnait pourtant le ton d’un vestiaire nourri par le littoral dans lequel les dandys défilaient planche de surf sous le bras. Quelques semaines plus tôt, Chanel avait choisi Biarritz, spot français ultime de surf, pour dévoiler sa collection Croisière 2027. Un retour aux sources, puisque Gabrielle Chanel y avait ouvert une maison de couture en 1915, participant à l’invention d’une élégance balnéaire libérée des carcans. Sous la direction de Matthieu Blazy, la maison a réactivé ce patrimoine côtier à travers marinières, filets de pêche, raphia, motifs marins et silhouettes pensées pour accompagner le mouvement. Et même si la planche de surf n’était pas littéralement sur le podium de cette collection, elle s’est bien retrouvé dans la campagne de la dernière collection Coco Beach 2026 de la maison française. En 2023, c’est Dior qui avait déjà pris la vague. Pour sa capsule Beachwear masculine imaginée par Kim Jones avec l’ONG Parley for the Oceans, la maison proposait combinaisons, planches et vêtements de plage fabriqué·e·s en grande partie à partir de matières recyclées. L’année précédente, Maria Grazia Chiuri transformait la planche de surf en objet de luxe Dioriviera avoisinant les 8 000 euros, produit près de Biarritz et recouvert de l’emblématique Toile de Jouy.

Le défilé Louis Vuitton Homme SS27.
Faut que ça glisse

L’attrait des maisons de luxe pour le surf ne date pas d’hier, et toutes renforcent un imaginaire déployé par l’industrie hollywoodienne. De “Point Break” (dont un remake en série est prévu l’année prochaine) à “Surviving Summer” sur Netflix, en passant par “Blue Crush” et son esthétique Y2K à faire pâlir d’envie la styliste de Zara Larsson, le surf n’a cessé d’alimenter un esprit cool made in USA, comme aimait le rappeler la discographie des Beach Boys. Problème : comme bien souvent, toute cette esthétique a été empruntée à des cultures que l’on a délibérément effacées au profit d’une image blanche et peroxydée. “Le surf tel qu’on le connaît aujourd’hui trouve une grande partie de ses racines à Hawaï et en Polynésie, nous explique le sociologue et spécialiste du surf Jérémy Lemarié. Un chercheur qui a réalisé un travail très sérieux a montré qu’il existait aussi une véritable pratique de glisse en Chine, sur les mascarets. Il s’appuie sur des archives, des gravures et des peintures représentant des Chinois surfant les vagues de la rivière Jaune.”

“Blue Crush”, 2002

Dans les années 1950, l’industrie de l’entertainment tente de divertir les baby-boomers avides de sensations fortes. Les Hawaïen·ne·s venus s’installer en Californie au début du siècle ont popularisé la pratique auprès de la jeunesse états-unienne, et les studios produisent en masse des beach movies, peu coûteux à produire, les plages devenant un décor que l’on retrouve dans tous ces films à petit budget. “Le surf devient synonyme de cool et de jeunesse intrépide dans une Amérique assez puritaine, analyse le sociologue. Je ne pense pas que leur intention première était le whitewashing, car peu de personnes se sont intéressées aux origines de cette pratique. Ils ont simplement joué sur son côté exotique, tout en s’appropriant de nouveaux codes.”

Vague à l’âme

Mais pourquoi les maisons de luxe, près de 70 ans après l’avènement de cette surf culture, cherchent-elles encore à glisser sur la tendance ? “Le surf est un sport dans lequel on peut assez facilement puiser des images, un imaginaire et une esthétique, sans forcément créer de problématiques, analyse Jérémy Lemarié. Pourtant, dès les années 1970, certains dénonçaient déjà le fait qu’Hollywood, la musique ou la mode récupéraient les codes du surf. Ils parlaient de récupération, de marchandisation, en estimant que leur culture était exploitée. D’un autre côté, lorsque les grandes marques s’intéressent au surf, c’est aussi la promesse de nouveaux financements et cela prouve que cette pratique suscite de l’intérêt.” Quitte à perdre son statut de contre-culture ! Des irréductibles surfeurs ont d’ailleurs tenté l’impensable afin de ne pas se faire avaler par le grand méchant capitalisme, allant même, dans les années 1950, jusqu’à porter des uniformes nazis leur garantissant un rôle d’infréquentables. “Ils faisaient ça par provocation, par inquiétude de voir cette popularité s’accroître, nous explique le sociologue expatrié à San Francisco. Ils pensaient que si le surf allait devenir populaire, de plus en plus de monde allait se jeter à l’eau, et ils allaient perdre leur quiétude. Leur objectif était donc de maintenir cette pratique dans un cercle restreint, poussant le bouchon jusqu’à arborer des croix gammées !”

Campagne Coco Beach Collection 2026, Chanel.
Collaboration Dior homme X Parley for the Oceans, 2023.

Un motif qui, fort heureusement, ne figure pas au catalogue de marques comme Mami Wata, dont les collections cherchent à rendre hommage aux origines africaines de la pratique. Depuis le début de notre siècle, historien·ne·s, anthropologues et surfeur·euse·s africain·e·s entreprennent de raconter une autre histoire de la glisse, à travers des projets comme le documentaire “White Wash” ou l’ouvrage collectif “AfroSurf”, publié en 2021 par la marque sud-africaine. “L’Afrique est si vaste que beaucoup imaginent qu’il n’y a tout simplement pas de surf, explique Nick Dutton, cofondateur de Mami Wata. C’est le même phénomène qui fait oublier qu’il existe des industries textiles innovantes en Éthiopie ou au Maroc. Les stéréotypes restent tenaces, notamment l’idée selon laquelle les Africains ne sauraient pas nager. Pourtant, les gens sont fascinés lorsqu’ils découvrent la réalité. Nous avons des spots extraordinaires : Dakar, où est né le nom de notre marque, Muizenberg, en Afrique du Sud, l’une des meilleures vagues pour apprendre le longboard, ou encore Tofo, au Mozambique, un site magnifique encore largement préservé.”

Mami Wata x Billabong, 2025
Mami Wata x Billabong, 2025

Jérémy Lemarié tient toutefois à rester prudent lorsque l’on tente d’insinuer que le surf serait né sur les côtes africaines. “On parle plutôt de traditions océanes africaines. Lorsqu’on est pêcheur, pour rejoindre le large, on emprunte généralement une baïne ou un courant de retour qui facilite la sortie en mer. Et au moment de rentrer vers le rivage, on profite tout simplement des vagues. C’est beaucoup plus rapide. Il s’agit bien de formes anciennes de glisse sur les vagues, mais leur finalité est d’abord pratique. On est loin d’une activité sportive avec des compétitions, comme cela existait en Polynésie.” Des récits qui nous prouvent qu’en matière de références historiques et de maîtrise de l’appréciation culturelle, les maisons de luxe ont encore du pain sur la planche.

© Lupi Spuma, Dakar