Saint Laurent menswear SS27

Des catwalks de grandes maisons de mode comme Chanel, Saint Laurent, Loewe ou Balenciaga, aux sorties plus ou moins “ick” de célébrités comme Selena Gomez qui embrasse en livestream les orteils de son mari, un doux parfum de pieds règne dans l’air. Décryptage des meilleurs “feet” de l’été.

Tout a commencé avec la collection Croisière 2027 de Chanel. À cette occasion, Matthieu Blazy a dévoilé fin avril à Biarritz un objet mode non identifié que le monde de la mode a rapidement baptisé la “heel cap” : une sorte de “couvre-talon”, à mi-chemin entre la demi-sandale et la chaussure sans semelle qui laisse clairement apparaître un pied nu. Harper’s Bazaar France la décrit ainsi tout en rappelant que cette idée s’inscrit dans une longue histoire de la chaussure minimaliste. Parmi ses références les plus proches figurent la sandale « topless » imaginée par Martin Margiela pour la collection printemps-été 1996 (remise au goût du jour par Glenn Martens en 2026), la Invisible Sandal de Salvatore Ferragamo (1947), la Add-a-Heel, un talon amovible à clipser directement sur le pied conçue par l’artiste et inventrice américaine Pippa Garner, les escarpins à talons aiguilles sans semelle de Jurgi Persoons pour le printemps-été 1997, ou encore les talons-bandages de Jeremy Scott en 1998. Sans oublier les sandales ailées d’Hermès, les fans de mythologie grecque apprécieront.

Chanel Cruise 2027
Chanel Cruise 2027

Côté homme, la plèbe mode se semble toujours pas s’être remise des souliers transparents du défilé homme Saint Laurent SS27 qui ont breaké Internet. Une création plutôt inédite pour la gent masculine qui fait évidemment écho à d’autres modèles transparents, davantage observés dans les collections féminines récentes. Loewe a par exemple proposé des “naked shoes” pour l’été 2026, tandis que Sandy Liang dévoilait déjà des ballerines babies transparentes pour l’été 2024, ou que Calvin Klein proposait pour cet été des sandales/tongs où seul un bijou semblait apparaître entre les orteils. Pour Florent Paudeleux, consultant mode et tendances, “on est sur des objets de mode statutaires qui deviendront, dans quelques saisons, iconiques. Je les rapproche du harnais d’Helmut Lang ou encore du string Gucci : des pièces dont l’esthétique peut faire débat, qui ne sont pas forcément confortables, mais qui deviennent des marqueurs. On retrouve l’idée de l’inutilité du bijou, qui finit pourtant par devenir indispensable. Comme si le design se mettait en retrait pour laisser l’anatomie s’exprimer et souligner un rapport plus intime au corps.”

Saint Laurent menswear SS27
Celine menswear SS27
Pieds beaux

Question d’époque autant que de point de vue, le pied est aujourd’hui une zone érotisée qui nourrit un véritable imaginaire fétichiste. Problématique chez des Quentin Tarantino et Georges Tron, il n’est pas moins émancipateur chez certaines célébrités comme Lily Allen et Rick Owens qui ne se cachent pas de vendre des photos de leurs pieds sur OnlyFans. Pour la petite histoire qui va bien, le créateur expliquait s’être inspiré de “l’aristocrate italienne du XIXe siècle, la comtesse de Castiglione, qui a commandé des centaines de photographies d’elle-même tout au long de sa vie. Lorsque le poids des années l’a rattrapée, elle s’est enfermée dans un appartement sans miroir et n’a plus photographié que ses pieds”, rapportait Dazed. Une anecdote qui aurait presque éclipsé la dimension philanthropique de cette initiative, destinée à financer la Fondation Allanah, qui vient en aide aux personnes LGBTQI+ et aux réfugié·e·s.

Loewe SS26
Loewe SS26

Plus récemment, l’actrice et chanteuse américaine Selena Gomez a également fait parler d’elle après la diffusion d’une vidéo virale dans laquelle elle embrasse les pieds (bien sales) de son compagnon Benny Blanco. Au-delà du caractère “ick” de la scène, autant en raison de l’aspect peu engageant des pieds de l’intéressé que de ce que certain·e·s perçoivent comme une forme de soumission de genre volontaire ou non, l’épisode rappelle combien le pied demeure une partie du corps à la fois intime, imparfaite et clivante. Pour Florent Paudeleux, si “ce renvoi au fétichisme, à l’érotisation aussi appuyée de cette partie du corps est nouveau, c’est parce que la chaussure perd de son utilité au profit de l’esthétique et de l’ornementalité. Dans la rue, on voit des garçons porter des ballerines qui dévoilent la naissance des orteils. Il y a quelque chose de suggéré. La chaussure est désormais traitée dans le même esprit que la lingerie.” Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les bottes de Bottega Veneta ou Acne Studios pour l’été 2023, réalisées en dentelle ou en résille translucide. À ce stade de l’analyse, on peut déjà avancer que la tong est devenue le “string du pied”, qui est désormais le “nouveau décolleté”.

Les “Topless Sandals” de Martin Margiela.
Maison Margiela SS26
Juste un doigt… de pied ?

Les spartiates d’Ancient Greek Sandals, les tongs Havaianas, les sandales Birkenstock ont évidemment préparé le terrain à cette dénudation progressive du pied en ville. À cette généalogie s’ajoutent les Tabi de Maison Margiela ou, plus discrètement, les ballerines en résille qui fleurissent aujourd’hui à chaque coin de rue. Impossible également de passer à côté des tongs de plage affichant des prix à trois chiffres, de Prada à The Row. Les maisons de luxe ont définitivement adopté les “ugly shoes” ou plutôt, pour ne pas froisser leur clientèle, les “sassy sandals”, appellation nettement plus séduisante, surtout lorsqu’elles sont portées par l’acteur britannique Jonathan Bailey, élu “Sexiest Man Alive” par People, lors de la promotion de “Jurassic World” à Londres l’an dernier. Quid des méduses, longtemps cantonnées aux plages, qui reviennent sous le nom de jelly shoes déclinées notamment chez Skims qui rendent la peau toujours plus visible ? Pour Florent Paudeleux, “l’accessoire s’efface au profit de celui ou celle qui le porte, le corps devient ainsi un signe de distinction.” Dans certains cas, la chaussure, si elle se dématérialise, n’en remplit pas moins une fonction établie : elle continue de protéger et de prendre soin, touchant là au territoire du wellness.

Les “Jelly shoes” de Skims
Simone Rocha SS26

Les modèles barefoot, les chaussures de running minimalistes et autres sandales médicales plébiscitées par les podologues pour leurs effets sur le corps, la posture ou la marche font le pont entre “self-care” et logique sportive et performative. C’est ce qui explique le succès grandissant des Vibram FiveFingers, désormais intégrées aux silhouettes les plus pointues, avec au compteur des collaborations avec Balenciaga, Kiko Kostadinov et Ottolinger. Balenciaga a même poursuivi cette réflexion avec la Zero, présentée au printemps 2025, une sandale moulée en 3D qui entend rapprocher celui et celle qui la portent de “la liberté de marcher pieds nus”. Vogue a même décrété “chaussure officielle de l’été”, la sandalette de randonnée minimaliste, citant les modèles issus de la collection homme printemps-été 2027 de Celine, ou encore les modèles nés de la collaboration entre Literary Sport et Xero Shoes qui entend rapprocher celui et celle qui la portent de la sensation de marcher pieds nus. Ses confodateur·rice·s canadien·ne·s Fran Miller et Jackie McKeown ont ainsi commenté leur dernière création : “La tendance actuelle, c’est de porter le moins de chaussures possible.”

Les “Zero shoes” de Balenciaga, collection Spring 2025.
Calvin Klein SS26
Feet from desire

Pieds nus = Liberté : c’est clairement la démonstration faite des podiums aux plateaux télés en passant par les tapis rouges. Tandis qu’une mannequin défilait pieds nus chez Miu Miu lors de son défilé Fall-Winter 2026, Doechii assiste pieds nus au défilé Chloé à la Fashion Week parisienne de mars 2025. Quant à la chanteuse Raye, elle a l’habitude de fouler la scène de ses concerts sans chaussures. Les pieds nus ont longtemps été associés à la liberté, des communautés hippies à Patti Smith qui chantait “Dancing Barefoot”, mais ce qui change aujourd’hui, c’est la manière dont les maisons de luxe se réapproprient cette nudité pour en faire un objet de sophistication et de liberté créative. Les chaussures Schiaparelli, dont les bouts dorés épousent la forme des orteils, en offrent une illustration spectaculaire. Dans un registre plus ironique, cette fascination donne aussi naissance à des effets de trompe-l’œil, comme les chaussures “pieds nus” imaginées par Imran Potato, aperçues l’an dernier, qui évoquent d’étranges prothèses de pieds de hobbits tout droit sortis du Seigneur des Anneaux.

Coperni SS26
Karoline Vitto SS26

Déjà en 2018, Matières Fécales faisait le buzz sur les réseaux sociaux avec ses plateformes hybrides recouvertes de fausse chair. Malgré leurs différences esthétiques, toutes ces propositions poursuivent finalement le même objectif. Comme le résume Florent Paudeleux : “Elles ont vocation à devenir virales sur les réseaux sociaux. Ce sont des pièces de mode pensées pour les séries mode.” Pour notre consultant mode et tendances, cette évolution s’inscrit également dans “une esthétique camp et queer qui travaille beaucoup autour de la transparence et qui passe notamment par la chaussure ou l’accessoire pour toucher un public plus large. On le voit chez Ludovic de Saint Sernin, chez Louis-Gabriel Nouchi, ou encore chez Gucci pour l’hiver 2026 avec une imagerie homoérotique très proche du corps, démonstrative, où les derniers mannequins défilaient pieds nus.” De la valorisation du pied comme nouvel objet de désir, de bien-être mais aussi d’expression identitaire, vous l’aurez donc compris, les raisons de prendre son pied cet été ne manquent pas.