“DAU” d’Ilya Khrzhanovsky

La 83e édition du festival vénitien se clôt sur le sacre de Woman Unknown de May el-Toukhy, seule réalisatrice en compétition. Des films majeurs aux polémiques maousses, en passant par les déclarations choc et le tapis rouge, retour sur édition mouvementée.

1. Woman Unknown, le Lion d’or remis à la seule réalisatrice en lice
“Woman Unknown”, de May el-Toukhy

Le symbole était imparable, au point de risquer d’écraser le film qu’il récompensait. Sur les vingt et un longs métrages en lice pour le Lion d’or, un seul était signé par une femme seule : Woman Unknown, de la Dano-Égyptienne May el-Toukhy (un deuxième, NAZA était coréalisé par Rachel Szor et Yuval Abraham, ayant été ajouté tardivement à la sélection). Soit une régression spectaculaire par rapport aux six réalisatrices présentes l’année précédente, et même à la relativement bonne image d’un festival modernisé cette décennie par plusieurs sacres féminins (Audrey Diwan, Alice Diop…). La présidente du jury Maggie Gyllenhaal ne s’était pas gêné pour mettre les pieds dans le plat non sans ironie (“il semble donc bien clair que les hommes font de meilleurs films”). Assis à ses côtés, le directeur Alberto Barbera avait défendu ses choix en invoquant la faible proportion de réalisatrices parmi les candidatures – moins d’un quart. Difficile, dès lors, de ne pas lire politiquement le Lion d’or remis à Woman Unknown, même si Gyllenhaal a refusé de réduire le choix du jury à une opération de rattrapage.

Ce thriller historique très tenu, traversé par le souvenir du Rebecca d’Hitchcock, suit Marie, une jeune gouvernante sur le point d’épouser un riche industriel dans le Danemark de l’après-guerre. La réapparition d’une liaison entretenue sous l’Occupation avec un soldat allemand menace alors de faire voler en éclats son ascension sociale. El-Toukhy y ausculte la honte sexuelle, l’hypocrisie d’une société prompte à châtier les femmes tout en absolvant les hommes ayant prospéré grâce à l’occupant, et la façon dont le corps féminin devient un champ de bataille politique. La Coupe Volpi remise, à l’unanimité, à la remarquable Mathilde Arcel a parachevé ce triomphe – à titre exceptionnellement dérogatoire, ce cumul étant censé être proscrit.

2. DAU, “l’Oppenheimer soviétique” qui divise le Lido
“DAU” d’Ilya Khrzhanovsky

À l’autre extrémité du spectre, DAU offre exactement l’idée que l’on peut se faire d’un “gros morceau” de festival : plus de trois heures, un tournage entamé en 2008, des centaines de participants et un projet multimédia tentaculaire annoncé comme devant engendrer seize films. Le long métrage d’Ilya Khrzhanovsky, récompensé par le Lion d’argent de la meilleure mise en scène, retrace quatre décennies de la vie de Lev Landau, génie de la physique théorique devenu prix Nobel en 1962 et contraint par le pouvoir soviétique à mettre son savoir au service de l’armement nucléaire. Ce biopic démesuré se présente comme une fantasmagorie de l’URSS, où la boue, la foule, les animaux, les corps et la violence du régime débordent continuellement du cadre. Khrzhanovsky y reconstitue notamment le gigantesque avion K-7 et produit une série de visions conçues pour matérialiser une pensée ayant dépassé la géométrie classique : des passants marchent le corps incliné à trente degrés, deux scientifiques conversent en suspension dans une structure à la Escher, des hommes presque nus escaladent une tour en flammes.

Pour les un·e·s, cette profusion donne naissance à un cinéma visionnaire, vital et sans équivalent ; pour les autres, elle accumule emphase, confusion, brutalité et scènes de débauche jusqu’à transformer le film en machine à intimider le spectateur. Prix typiquement vénitien, qui distingue moins un objet consensuel qu’une ambition monumentale, traînant derrière elle les controverses liées aux conditions de tournage et à l’immersion de milliers de figurants dans un décor fonctionnant comme une société totalitaire. L’œuvre a également suscité des appels au boycott venus d’Ukraine, où une partie du projet fut tournée bien avant l’invasion russe, même si Khrzhanovsky a depuis condamné Vladimir Poutine et renoncé à sa nationalité russe.

3. Après Hind Rajab, NAZA fait à nouveau entendre Gaza
NAZA de Rachel Szor et Yuval Abraham

La case semble désormais inscrite au programme de la Mostra : celle du film palestinien ou consacré à Gaza qui interrompt provisoirement la course aux Oscars, les mondanités et les chamailleries critiques dans une suspension irrespirable. Un an après le choc de La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania (par ailleurs membre du jury de cette édition), NAZA a reçu à son tour le prix spécial du jury et provoqué une standing ovation de près de vingt-cinq minutes, la plus longue jamais enregistrée au festival. Cet implacable documentaire d’investigation interroge des collaborateurs de l’armée israélienne après le 7-Octobre, filmés notamment sur les toits de Tel-Aviv : militaires et membres des services de renseignement, qui décrivent les systèmes de ciblage employés à Gaza, l’utilisation de l’intelligence artificielle et les protocoles par lesquels la mort de civils finit par se transformer en donnée acceptable.

Maggie Gyllenhaal a salué “l’immense courage” du film, mais aussi son intelligence formelle : plutôt qu’un réquisitoire reposant sur la seule accumulation d’images insoutenables, NAZA cherche à représenter un système, avec une approche conceptuelle et scénographique qui peut rappeler La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer ( coproducteur du documentaire) où la machine génocidaire se révèle à travers ses procédures, son organisation et ses habitudes. Entre les appels internationaux à montrer le film, les attaques politiques dont il a immédiatement fait l’objet en Israël et son prix à Venise, NAZA confirme que Gaza n’est plus une irruption exceptionnelle dans les festivals : d’une année à l’autre, la guerre en est devenue l’un des centres de gravité.

4. Les festivals peuvent-ils encore esquiver la politique ?

Avant même l’ouverture, la Mostra avait annoncé la suppression de la traditionnelle conférence de presse du jury, officiellement en raison de problèmes d’agenda. Dans un jury aux airs de plateau de Ce soir ou jamais réunissant notamment la réalisatrice d’un film-choc sur Gaza, un journaliste d’investigation israélien (Yuval Abraham), ou le réalisateur d’une fresque sur la collaboration française (Xavier Giannoli) beaucoup y ont vu une tentative assez transparente d’éviter les questions brûlantes et les déclarations fâcheuses. Face au tollé, le festival a finalement rétabli la rencontre, mais l’épisode résume l’impasse dans laquelle se trouvent désormais les grands festivals : ils revendiquent volontiers une fonction de caisse de résonance politique, mais peinent de plus en plus à contenir ce que cette fonction implique. La polémique avait déjà éclaté quelques mois auparavant à la Berlinale, où le Président du jury Wim Wenders avait estimé que les jurés devaient “rester en dehors de la politique”, provoquant notamment le retrait de l’écrivaine Arundhati Roy. Pour les acteur·rice·s, cinéastes et producteur·rice·s, le Lido, la Croisette ou la Potsdamer Platz deviennent ainsi des terrains de plus en plus minés, où chaque tournée promotionnelle peut voire doit se faire l’écho des guerres en cours, des gouvernements en place et des crises secouant le monde. Chaque silence devient lui-même un discours, et l’injonction à s’exprimer s’accommode mal du régime de la petite phrase, des réseaux sociaux et des conférences de presse transformées en tribunaux instantanés, avec son flux régulier de “victimes” humiliées : Gilles Lellouche, Wim Wenders, Mark Ruffalo…

5. Le glamour en sourdine
PAMELA ANDERSON PORTE LE MIDI BROOKLYN DE DEMELLIER AU 83EME FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE VENISE / Crédit Photo: DeMellier / Tiziano

Le tapis rouge a lui aussi semblé enregistrer la gravité du moment. Moins riche en jeunes vedettes hollywoodiennes et en blockbusters de studios, la sélection a produit moins de robes transparentes, d’apparitions conçues pour devenir des mèmes et de coups d’éclat vestimentaires. Non que le luxe ait déserté Venise : il s’y est simplement exprimé à voix plus basse. Maggie Gyllenhaal en a été la meilleure incarnation, entre costume noir et mocassins The Row, robe Celine portée avec des ballerines lacées, taffetas Balenciaga et ensemble Chloé aubergine. Une élégance adulte, sûre d’elle-même, fondée sur les volumes et le tailoring plutôt que sur la recherche de viralité. Phoebe Waller-Bridge a prolongé cette tendance en blouse blanche et pantalon noir Celine, quand Kate et Rooney Mara ont décliné un glamour plus classique chez Armani Privé et Louis Vuitton. John Malkovich, peut-être l’homme le plus remarqué de cette édition et sacré d’un prix du meilleur acteur pour Wild Horse Nine de Martin McDonagh, a cultivé son excentricité habituelle, entre col à volants Dior, costume blanc Bode et mules bohèmes. Cette sobriété révèle cependant une contradiction persistante : presque absentes derrière la caméra, les femmes demeurent centrales dans la production du glamour, des images et de la valeur commerciale du festival. La mode a tenté d’offrir sa propre contre-programmation, notamment avec la présentation par Miu Miu d’Avec Kim, nouvel épisode de ses Women’s Tales réalisé par Claire Denis avec Suzanne Lindon et Kim Gordon. En 2026, le tapis rouge n’a donc pas disparu : il a adopté le costume sérieux d’une industrie consciente que l’insouciance ostentatoire pourrait sembler déplacée.

6. Le cinéma français en nombre et en prix
“15-18” de Cédric Khan

Sans occuper le centre spectaculaire de l’édition, le cinéma français s’y est plutôt saupoudré, avec quatre films en compétition : Un peu avant minuit de Nicolas Pariser, Un bon petit soldat de Stéphane Brizé, Bunker de Florian Zeller et 15/18 de Cédric Kahn. Hors de la course au Lion, Robert Guédiguian présentait Une femme aujourd’hui, Léa Domenach adaptait la bande dessinée Peau d’homme sous la forme d’un conte médiéval musical et féministe, tandis que La Moula de Jérôme Pierrat s’essayait au faux documentaire criminel. Il faut peut-être y voir le signe de la résistance d’une citadelle d’exception culturelle, et d’un des rares pays où l’on parvient encore à produire du cinéma d’auteur ambitieux (y compris souvent en produisant ceux des pays étrangers dont l’industrie s’est effondrée). La présence française s’étendait également aux jurys, avec Xavier Giannoli dans celui de la compétition et Valérie Donzelli à la présidence d’Orizzonti. Elle s’est enfin prolongée au palmarès : Stéphane Brizé, Coralie Amédéo et Olivier Gorce ont reçu le prix du scénario pour Un bon petit soldat, et Malou Khebizi le prix Marcello-Mastroianni du meilleur espoir pour 15/18. Deux récompenses qui dessinent un certain visage, fidèle quoiqu’un brin réducteur, d’un cinéma français porté sur le réalisme social et les institutions malades, entre la DRH acculée du premier film et l’unité psychiatrique pour adolescents du second.

7. L’Amérique-spectacle au bord de la rupture
“Ink” de Danny Boyle

Trois films majeurs de cette édition ont ausculté un certain visage de l’Amérique contemporaine au travers de ses médias, comme les trois étapes d’une même dégénérescence. Film d’ouverture, Ink de Danny Boyle revient sur la relance du Sun par Rupert Murdoch et Larry Lamb en 1969 : sexe, faits divers, titres agressifs, soit le moment où un journal populaire découvre qu’il peut conquérir les foules en excitant leurs instincts les plus bas. Primetime, première fiction du documentariste Lance Oppenheim, déplace ce mélange d’information et de spectacle dans les années 2000. Robert Pattinson y incarne Chris Hansen, présentateur mégalomane de To Catch a Predator, émission suivie par près de dix millions d’Américains qui piégeait devant les caméras des pédocriminels présumés avant leur arrestation.

Un tribunal télévisé où le voyeurisme se déguise en justice et l’humiliation publique en œuvre de salubrité. Enfin, le documentaire Musk d’Alex Gibney observe l’aboutissement numérique du phénomène : pendant quatre heures, il retrace l’ascension politique et médiatique d’Elon Musk, dont les avocats ont menacé les producteurs et distributeurs de poursuites avant même la sortie. Une curieuse conception de la liberté d’expression pour celui qui s’en proclame « absolutiste », du moins lorsqu’elle ne s’exerce pas à ses dépens. De Murdoch à Musk en passant par Hansen, l’information devient divertissement, le divertissement tribunal, puis le propriétaire du média vedette, juge et acteur politique. La société du spectacle ne se contente plus de montrer le monde : elle provoque les événements, désigne les coupables et possède à la fois le mégaphone et le sceptre du pouvoir.