Défilé Mossi FW26

Des réseaux sociaux aux défilés de mode, le jugement se fait à grande écoute et sous toutes les formes avec punchlines assassines, critiques acerbes et même simulacres de procès. Apparemment, “we listen & we DO judge”, non sans ironie.

Sous couvert de divertissement à l’excès, le jugement n’a pas dit son dernier mot. La “manifaïk” Cristina Cordula a récemment lancé son Tribunal de la Mode sur YouTube. Une véritable salle d’audience avec un banc d’accusé·e·s (Adil Rami, Johan Papz…) soupçonné·e·s d’avoir commis un crime stylistique, le tout saupoudré de l’aura et l’accent de la présentatrice qui leur finit par leur balancer un verdict. Il y a quelques mois, dans  “The Bridge”, émission qui cumule des millions de vues par vidéo sur Youtube, on a pu voir Aya Nakamura et Simon Porte Jacquemus juger le “tunnel fits” des joueurs de l’équipe de France de football arrivant à Clairefontaine comme on débreiferait un défilé avec argumentaires à l’appui. Un exercice de la notation sans langue de bois auquel se plient volontiers sur les réseaux sociaux une armada de jeunes critiques mode – à l’instar de Matthieu Bobard Deliere (223000 followers sur Instagram), connu pour juger les looks de célébrités à chaque événement médiatique, des marches du Festival de Cannes au Met Gala en passant par les émissions de télé comme “The Voice” – son passage en revue des looks des jurés avait d’ailleurs fait réagir ces derniers.

Autres signes révélateurs : sur TikTok et Instagram, on peut voir des vidéos de groupes d’ami·e·s mettant en scène des faux tribunaux parce qu’un·e proche n’a pas liké leur photo. Perruque, marteau et posture sur-jouée sont de rigueur, chacun jouant son rôle de magistrat·e ou d’accusé·e. Poussant la réflexion encore plus loin, le créateur de mode Mossi Traoré a tenu son défilé automne-hiver 2026 à la Cour d’appel de Paris reprenant les codes du procès judiciaire (menottes, boxe, robe d’avocat). Oui, tout le monde juge et c’est enfin assumé : bienvenue dans l’ère où tout le monde aime juger et se faire juger. Mais si le jugement est devenu un spectacle, à qui profite vraiment le crime ?

Cristina Cordula et Keiona. Capture d’écran de l’émission “Le Tribunal de la mode” (Youtube).
La sentence est irrévocable

Pourquoi ce retour massif du jugement public, alors même que la bienveillance est devenue une valeur cardinale ? Donner son avis, et donc critiquer et/ou juger, permet de se positionner dans un débat et de créer du lien. C’est ce qu’explique Séphora Talmud, brand advisor dans le luxe et la mode : “C’est une manière d’attirer et de retenir l’attention d’une audience. C’est un contenu extrêmement engageant sur les réseaux sociaux. Et nous sommes dans une telle saturation de discours policés et aseptisés que ce type de contenu devient une jubilation, une soupape de décompression.” Le jugement comme forme de catharsis collective, c’est justement ce qu’il ressort des vidéos ultra populaires des Subway Takes de Kareem Rahma (format repris en France par le podcast Café C(l)ash) ou de celles du compte Instagram @Judgyseries – “We listen & we DO judge” dont la créatrice se promène un peu partout avec un marteau et un gimmick : “I’m sorry, can I judge you ?” auquel les invité·e·s sont ravi·e·s de répondre “absolutly !”.

Parmi les invité·e·s, des inconnu·e·s croisé·e·s dans la rue mais aussi des personnalités en quête de formats promotionnels originaux, comme récemment la chanteuse Angèle qui y raconte au micro comment un ex a essayé de pécho son date lesbien… On peut également citer le cas de Regelegorila, jeune streamer – critique de cinéma qui est devenu une sorte de figure d’autorité sur les réseaux sociaux au point que les gens lui demandent, célébrités comme anonymes, qu’il juge leur choix de films préférés, comme une forme de jugement consenti. Personne n’est épargné et c’est justement ça qui plaît. Comme s’il était enfin temps d’embrasser la critique, dans notre monde noté en permanence où il est clairement devenu impossible d’échapper au jugement sous quelque forme que ce soit. Plus qu’assumer le jugement, il semblerait qu’on le caricature pour finalement l’élever au rang d’art (de vivre).

Judgy et Angèle. Capture d’écran du compte @Judgyseries
L’art de la parrhésia

La faute n’est pas tant du côté des réseaux sociaux que d’une culture du jugement inculquée dès notre plus jeune âge. Psychologues et pédopsychiatres s’accordent à dire que dès l’enfance, chacun apprend à se définir à travers le regard des autres. Dans un post sur LinkedIn publié en juin 2021, la philosophe Laurence Bouchet défendait “l’art de la parrhesia” (c’est-à-dire d’un certain franc-parler en grec ancien) : selon elle, prétendre ne jamais juger relève de l’impossible, puisque nous évaluons constamment tout ce qui nous entoure. “Le paradoxe c’est que dès que l’on se risque à juger, on se fait aussitôt juger par ceux qui se disent non-jugeants. Ces derniers tombent généralement dans des contradictions.” La vraie question n’est donc pas tant “Faut-il juger ?” que “Comment juge-t-on ?”, puisque le jugement peut vite devenir un outil de domination, réduisant l’autre à une catégorie essentialiste. Gageons que dans une époque sensibilisée aux questions de genre, de racisme, de grossophobie, de validisme ou de classe sociale, la frontière entre critique, commentaire et violence symbolique est trèèès fine.

Vous voulez un “hot take” ? L’économie de l’attention a ouvert une quatre voies au jugement hâtif au détriment de l’analyse. Même les mouvements qui prétendent annihiler le jugement – comme la tendance TikTok “We listen & we don’t judge” – reposent paradoxalement sur lui. Des couples, amis ou familles y confessent face caméra des secrets parfois absurdes ou cringe, précédés de cette phrase censée neutraliser toute réaction morale. Pour Séphora Talmud, va falloir faire avec, le jugement est devenu un langage structurel dans nos rapports sociaux et nos algorithmes : “Chaque geste (liker, swiper, commenter, partager) est un micro-verdict.”

Défilé Mossi FW26
Défilé Mossi FW26
À la barre

Dans ce grand brouhaha du jugement permanent, ces tribunaux de la mode qui empruntent au spectacle judiciaire ne font que renforcer cette idée d’une société du spectacle à la “Guy Debord version TikTok” : “C’est à la fois parodique et révélateur : on est en permanence à la barre, face au regard des autres, et ces formats jouent frontalement avec cette réalité.” Le défilé-procès de Mossi Traoré pour sa collection automne-hiver 2026 a poussé cette logique jusqu’au bout. À la Cour d’appel de Paris, le créateur a mis en scène sa propre histoire à travers un procès symbolique où la mode devient preuve à conviction et où les invités ont participé activement à cette scénographie immersive. “J’ai voulu raconter mes débuts chaotiques dans la mode, nous confie le créateur. Je ne souhaitais pas m’inscrire dans une démarche de revendication ou de protestation, ça reste avant tout un projet artistique. J’ai juste voulu donner ma version de certains faits du passé.” Notamment, lorsqu’une célèbre boutique de l’avenue Montaigne où se déroulait son premier défilé l’a accusé d’avoir “volé son électricité” : “J’avais ma petite marque, pas de RP, j’ai tout fait moi-même dans un esprit de débrouille… Cette même marque a collaboré par la suite avec moi. Autre exemple, ce grand magasin parisien où j’ai volé dans ma jeunesse un jean et qui a accueilli mon premier pop-up store. À travers ce simulacre de procès, j’ai voulu raconter ma réalité de l’écosystème de la mode. Comment on se construit, comment on survit dans cette industrie.” Dans un tel contexte, qui sommes-nous pour juger ?