La faute n’est pas tant du côté des réseaux sociaux que d’une culture du jugement inculquée dès notre plus jeune âge. Psychologues et pédopsychiatres s’accordent à dire que dès l’enfance, chacun apprend à se définir à travers le regard des autres. Dans un post sur LinkedIn publié en juin 2021, la philosophe Laurence Bouchet défendait “l’art de la parrhesia” (c’est-à-dire d’un certain franc-parler en grec ancien) : selon elle, prétendre ne jamais juger relève de l’impossible, puisque nous évaluons constamment tout ce qui nous entoure. “Le paradoxe c’est que dès que l’on se risque à juger, on se fait aussitôt juger par ceux qui se disent non-jugeants. Ces derniers tombent généralement dans des contradictions.” La vraie question n’est donc pas tant “Faut-il juger ?” que “Comment juge-t-on ?”, puisque le jugement peut vite devenir un outil de domination, réduisant l’autre à une catégorie essentialiste. Gageons que dans une époque sensibilisée aux questions de genre, de racisme, de grossophobie, de validisme ou de classe sociale, la frontière entre critique, commentaire et violence symbolique est trèèès fine.
Vous voulez un “hot take” ? L’économie de l’attention a ouvert une quatre voies au jugement hâtif au détriment de l’analyse. Même les mouvements qui prétendent annihiler le jugement – comme la tendance TikTok “We listen & we don’t judge” – reposent paradoxalement sur lui. Des couples, amis ou familles y confessent face caméra des secrets parfois absurdes ou cringe, précédés de cette phrase censée neutraliser toute réaction morale. Pour Séphora Talmud, va falloir faire avec, le jugement est devenu un langage structurel dans nos rapports sociaux et nos algorithmes : “Chaque geste (liker, swiper, commenter, partager) est un micro-verdict.”