MANTEAU ET CHEMISE VALENTINO,
PANTALON LORO PIANA, BAGUE PERSONNELLE.

Chorégraphe émérite passé par toutes les sphères de la danse, Benjamin Millepied continue d’imaginer des pièces modernes et sensibles. De la chanson française d’hier ou d’aujourd’hui au cabaret musical, ses trois nouvelles créations mixent les codes avec pour seul mantra : rendre la danse plus vivante que jamais.

On l’avait quitté sur la terre battue de Roland-Garros, où il avait transformé la cérémonie de clôture en parenthèse chorégraphique au son du Modern Love, de David Bowie, revisité par Zaho de Sagazan. Un projet à son image : faire dialoguer le ballet et la pop, déplacer les cadres, brouiller les hiérarchies entre les genres. Depuis plusieurs années, Benjamin Millepied poursuit cette même ligne de fuite, multipliant les espaces d’expression artistique, qu’ils soient académiques ou plus populaires. De la danse au New York City Ballet qu’il intègre à 15 ans à l’Opéra de Paris dont il fut directeur pendant deux saisons, Benjamin Millepied fait le grand écart avec son travail de chorégraphe, que ce soit sur les plateaux de cinéma – Dune ou Black Swan –, à la compagnie L.A. Dance Project ou sur scène, où il ne renonce jamais à l’idée que la danse peut surgir partout, du répertoire classique à la chanson française. Cet automne, c’est aux Folies Bergère qu’il pose ses valises avec un projet hors norme : trois créations inédites présentées en une seule saison. Du bout des lèvres, inspiré de l’univers de la chanteuse Barbara qu’il admire depuis toujours, puis Summerland, imaginé avec la chanteuse November Ultra et inspiré par la Californie, et enfin Move Me Once More, une odyssée musicale aux accents de cabaret, écrite avec la réalisatrice Léa Mysius. Trois spectacles autonomes, mais reliés par un même fil : celui de la chanson, du récit et d’une danse qui cherche moins à illustrer la musique qu’à en révéler les zones les plus intimes.

Mixte. Après votre création à Roland-Garros au printemps dernier, vous présentez cet automne trois nouvelles œuvres aux Folies Bergère. Comment est né ce projet un peu fou ?
Benjamin Millepied. Il est né d’une envie, presque d’une urgence. Je ne suis pas sûr de pouvoir refaire un jour trois créations en une seule année : cela demande une énergie immense. Mais c’est un geste profondément joyeux. Il y a des moments dans une vie où la créativité déborde, et celui-ci en faisait partie. Et puis j’adorais l’idée d’investir les Folies Bergère. C’est un théâtre chargé d’histoire, populaire, vivant. Les gens y parlent fort, rient à l’entracte, il y a une vraie proximité avec la scène. Cette énergie-là me réjouit.

M. Est-ce qu’il faut voir ces spectacles comme un triptyque ou comme trois œuvres indépendantes ?
B. M. Ce sont trois œuvres autonomes, même si elles dialoguent entre elles. Du bout des lèvres s’inspire de Barbara, qui est née dans le cabaret avant de devenir cette immense figure de la chanson française. Quant à Summerland, elle a été créée par November Ultra qui elle aussi s’inscrit, à sa manière, dans cette filiation. Le troisième opus, Move Me Once More, est également traversé par la chanson : c’est un paysage musical qui réunit des morceaux des années 1950 à aujourd’hui dans un spectacle narratif empruntant au music-hall.

HAUT DRIES VAN NOTEN, PANTALON VALENTINO, MOCASSINS LORO PIANA.
MANTEAU CELINE, BAGUE PERSONNELLE.

M. Qu’est-ce qui vous attire autant chez Barbara que chez November Ultra ?
B. M. Chez Barbara, tout appelle la danse. Ce n’est pas le cas de tou·te·s les chanteur·euse·s, mais il y a chez elle quelque chose d’extrêmement aérien. Le spectacle comporte vingt-quatre chansons, son répertoire est très riche et cela fait des années que je pensais à créer un spectacle autour de son œuvre. Avec November Ultra, je ressens la même évidence, cette même grande sensibilité, présente sur scène au milieu des danseurs. On est dans la chanson française, mais avec une musicalité incroyable. Il y a une poésie, des mots, des ruptures, des rebonds : tout invite au mouvement. Chorégraphier devenait presque naturel.

M. Move Me Once More a été coécrite avec la cinéaste Léa Mysius. Comment cette rencontre s’est-elle faite ?
B. M. C’est mon agent qui m’avait conseillé de découvrir son travail. J’ai été très touché par ses films, comme Histoires de la nuit, présenté au dernier festival de Cannes. Quand nous nous sommes rencontré·e·s, l’évidence s’est imposée. Léa est aussi talentueuse derrière la caméra qu’à l’écriture. Nous avions déjà travaillé ensemble sur un scénario que je n’ai finalement pas réalisé. Cette fois, l’alchimie a tout de suite fonctionné. C’est la première fois que je crée une comédie musicale originale. Je m’étais déjà essayé à l’exercice avec ma pièce Grace sur Jeff Buckley, mais là, il y a vraiment une histoire, une réflexion globale sur la musique, la comédienne Noée Abita… Toute une dramaturgie portée ensemble.

M. En quoi est-ce différent de créer sur la chanson française et de travailler sur le répertoire classique ?
B. M. Ce qui change, c’est la force des textes, ce qu’ils racontent au-delà de la musique. Barbara a complètement transformé mon rapport à ça. Avec elle, on marche sur un fil : tout est émotion, mais jamais démonstration. Son œuvre accompagne les gens à différents moments de leur vie. Mon défi était donc d’en restituer toute la finesse sans jamais tomber dans le littéral ou le mélodrame, parce qu’elle n’est pas mélodramatique une seule seconde. C’était un immense challenge, mais j’en suis ressorti profondément transformé. Il fallait aussi trouver les interprètes capables d’habiter de telles chansons, avec des âges et des sensibilités différentes. Certain·e·s étaient fait·e·s pour Une petite cantate, d’autres pour Dis, quand reviendras-tu ? La question était toujours la même : comment entrer sur ces territoires avec délicatesse, grâce à la danse et à ses images symboliques, sans jamais forcer le trait ? J’ai pris énormément de plaisir à chercher cet équilibre.

MANTEAU, VESTE, CHEMISE ET JEAN BRUNELLO CUCINELLI, BAGUE PERSONNELLE.
MANTEAU, CHEMISE, JEAN ET BOTTINES EMPORIO ARMANI.

M. Y a-t-il encore des territoires artistiques que vous avez envie d’explorer ?
B. M.   J’ai très envie de revenir au cinéma. Je suis en train d’écrire un film car j’ai envie et besoin d’un retour à l’image, derrière la caméra.

M. Quel rapport entretenez-vous avec votre corps, maintenant que vous ne dansez plus sur scène ?
B. M. J’ai arrêté il y a dix-sept ans, mais je danse constamment lorsque je chorégraphie. La seule vraie interruption a été pendant la pandémie de Covid-19. Avec le recul, cette pause a fait du bien : c’était presque un reset pour mon corps. En reprenant, j’ai senti que quelque chose avait changé. Mais ce sont surtout l’âge, les expériences, les transformations de la vie qui font évoluer mon travail. Aujourd’hui, j’ai besoin de rester en forme parce que je montre sans cesse les mouvements aux danseur·euse·s : les pas de deux, les portés, les soulevés… Il faut que le corps reste à la hauteur. Pour moi, montrer, c’est la vie, cela fait partie de ma façon de créer. Après mes enfants, il n’y a rien de plus important pour moi que mes ballets et mes danseur·euse·s. Tout se joue dans ce partage-là. Il·elle·s m’inspirent chaque jour.

M. Il se passe beaucoup de choses autour de la danse en ce moment, que ce soit avec une compagnie comme (La)Horde, ou avec la tournée Lux de Rosalía qui s’inspire vraiment de cet univers du ballet. Pourquoi ce côté mainstream maintenant ?
B. M. Ce mouvement est déjà à l’œuvre depuis quelque temps, mais il y a en ce moment des enchanteur·esse·s et la danse irrigue désormais toute la pop culture, c’est un langage universel. Des chorégraphes réussissent de magnifiques croisements entre les disciplines, et je trouve ça formidable. Voir que des choses de qualité sont réalisées à ces endroits-là aussi, c’est merveilleux.

M. Vous-même, par qui êtes-vous inspiré ?
B. M. J’aime les artistes qui continuent d’évoluer au fil des ans, dont le travail est sans cesse en mouvement. William Forsythe par exemple, notamment le trio qu’il a présenté à l’Opéra il y a quelques années et qui m’a bouleversé. Le travail de certain·e·s compositeur·rice·s me touche aussi particulièrement, comme Nico Muhly avec qui je travaille depuis une vingtaine d’années, ou Gabriella Smith (dont la musique est inspirée par la nature et l’écologie, ndlr), avec qui je vais bientôt collaborer.

M.  Mixte fête cette année ses trente ans. Qu’est-ce que la trentaine a changé chez vous ?
B. M. J’avais encore beaucoup de progrès à faire (rires). Je n’étais pas dans un endroit de grande réflexion, ni de contrôle, j’étais vraiment dans le feu de la vie ! C’est pourtant à ce moment-là que tout a basculé. La trentaine a été pour moi la période où j’ai arrêté de danser et où j’ai commencé à vraiment chorégraphier. Chacun·e a ses moments clés, mais pour moi je dirais que c’est plus récent.

M. Comment imaginez-vous la danse dans trente ans ?
B. M.  J’aimerais que la technologie continue d’évoluer, mais qu’on en soit aussi un peu débarrassé·e·s. Je crois que les expériences qui seront vécues sans écran vont devenir de plus en plus précieuses. On va finir par se rendre compte qu’il y a des domaines dans lequels la technologie a appauvri les choses. La danse est un espace d’une richesse infinie. J’espère que tout ce qui relève de la création humaine, de la performance, du désir de se rassembler pour écouter de la musique ou partager une émotion, prendra encore plus de place. Tous les arts d’expression deviendront, je l’espère, plus essentiels que jamais.

TALENT : BENJAMIN MILLEPIED @ I.V. OFFICE PARIS. GROOMING : MAYU MORIMOTO @ ARTISTS UNIT. DIGITECH : MARIE-AMÉLIE MARTIN. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : BEN RICHARDOT. ASSISTANTE STYLISTE : KHAULA BENABDERRAHMANE. REMERCIEMENTS À L’HÔTEL BUS PALLADIUM.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).