Portrait d’Emeric Tchatchoua
© Courtesy of 3.Paradis.

À travers son label 3.PARADIS, Emeric Tchatchoua est parvenu à construire et 
diffuser une mode unique en son genre, où se mêlent poésie et multiculturalisme. Entretien avec un designer humble et touchant, sur le point de définitivement s’imposer comme l’une des grandes figures de la mode française.

En juin dernier, alors que Paris crève sous 40 degrés, une foule se presse devant le cinéma Max Linder. Ce qui ressemble à un red carpet d’avant-première est en réalité l’entrée du défilé printemps-été 2027 de 3.Paradis, marque fondée par Emeric Tchatchoua. Le designer français a pris tout le monde de court en choisissant de projeter un film dans la mythique salle de cinéma parisienne afin d’y dévoiler ses dernières créations. Au vu des nombreux ratés de celles et ceux qui s’y sont essayé·e·s, l’exercice aurait pu être casse-gueule. Mais il n’en est rien. Car ce n’est pas un simple “défilmé” qui est alors diffusé, mais un véritable court-métrage pensé sous la forme d’un vrai-faux documentaire baptisé Peacemakers. Mêlant humour, références vintage et images d’archives détournées – tout en brouillant la frontière entre fiction et réalité (les intervenant·e·s Sarah Andelman et Oxmo Puccino y jouent leur propre rôle alors que des acteur·rice·s interprètent des personnages fictifs) –, le film raconte l’histoire d’une organisation politique secrète, les Peacemakers, un groupe de justicier·ère·s instigateur d’un processus de paix ayant mis fin aux guerres dans le monde. De quoi laisser les invité·e·s du show dans une forme d’incertitude. Jusqu’à ce que les lumières se rallument et que les personnages du film finissent par apparaître, comme sortis de l’écran, en portant les pièces de la dernière collection. En matière de narration, de mise en scène et de message, 3.Paradis n’en est pas à son coup d’essai. Fondée en 2013, la marque connue pour son motif à la colombe blanche et son style flamboyant hyper-désirable mêlant influences tailoring et streetwear, a réussi à s’imposer comme l’un des labels français les plus excitants du moment (demandez à Kylian Mbappé et Billie Eillish). Chaque saison, son créateur surprend en racontant avec optimisme des histoires pourtant lourdes de sens, tout en nous transportant dans son propre monde. Son propre paradis. En témoigne encore sa récente collection automne-hiver 2026, “Rest in Paradis” qui rendait hommage à son frère disparu, au travers d’un défilé radieux organisé au beau milieu du parc Georges Brassens, dans le 15e arrondissement de Paris, électrisé par une bande-son sortie tout droit d’un sound system à faire pâlir n’importe quelle scène de festival. Clairement, Emeric Tchatchoua manie l’art de concevoir et de raconter la mode comme personne. C’est sans doute ce qui lui a valu de recevoir le Grand Prix de l’Andam en 2024 avant d’être nommé Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en tout début d’année. Mais pas de quoi lui faire prendre la grosse tête. Ce passionné de mode et de culture au caractère réservé et au discours empreint d’une forme de sagesse, est bien la preuve que malgré le succès et la reconnaissance, on peut continuer à proposer une mode sensée et porteuse d’espoir en célébrant les différences et le vivre-ensemble.

Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #027
3.PARADIS FW26
Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #022
3.PARADIS FW26

Mixte. Tu viens de clore la saison des défilés homme printemps-été 2027 avec un show assez exceptionnel et remarqué. Comment te sens-tu ?
Emeric Tchatchoua.
Je me sens bien… Je t’avoue que ça fait un moment que je bosse beaucoup, sans vraiment m’arrêter. Je vais prendre un peu de temps pour moi, histoire de faire le vide et de revenir avec le plein d’énergie et de belles idées. Je pense qu’humainement, j’entame un nouveau chapitre de ma vie. Je recherche peut-être d’autres choses et j’aimerais avoir le courage de m’aventurer là où je veux vraiment aller.

M. C’est assez intrigant. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
E. T. Je voudrais développer d’autres univers que la mode. Je l’aime beaucoup, mais je trouve qu’on est parfois limité·e pour s’exprimer dans cette discipline. J’ai envie d’explorer de nouveaux médiums qui viendraient soutenir la marque et son propos, et m’amuser à créer d’autres types d’objets. Aujourd’hui, il y a comme un trop-plein de vêtements et je trouve, quelque part, qu’on a de moins en moins besoin de mode.

M. Un peu comme avec le film Peacemakers que tu as présenté lors de ton dernier défilé ?
E. T. Exactement. C’est un format qui me parle particulièrement. Ce documentaire m’a permis de comprendre la direction dans laquelle je voulais aller en alliant mode – avec la présentation des silhouettes – et culture, avec la projection du film. Avant de me lancer dans la création textile, j’avais pour projet de faire une école de cinéma quand je vivais à Montréal. Mais ça ne s’est pas fait car il aurait fallu que je déménage sur la côte ouest. Alors j’ai pris une année sabbatique pendant laquelle j’ai écrit quelques scénarios avant de finalement reprendre la direction de la mode, puis de rentrer à Paris.

M. Comment t’est venue l’idée de réaliser un vrai-faux documentaire de ce calibre ? Ç’a dû être un travail de fou.
E. T. Bizarrement, ça a pris très peu de temps. L’idée m’est venue un mois avant le show ! J’ai une passion pour les documentaires et cette saison, j’en avais particulièrement regardé. C’est ce qui m’a donné envie de le faire. J’ai collaboré avec plusieurs ami·e·s, comme le réalisateur Med Suleiman et la journaliste Anaïs Dubois. On a travaillé des jours et des nuits pour écrire le scénario, composer la bande-son, élaborer le casting, mais aussi rechercher des images d’archives libres de droits, et ensuite intégrer les photos des mannequins qui portaient mes créations dans ces images. Puis, pour finir, le montage et la réalisation dans son ensemble. Ç’a été long et difficile, mais cette expérience a été magique pour moi, d’autant plus que le projet a été bien reçu et que les gens l’ont compris.

Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #035
3.PARADIS FW26
Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #005
3.PARADIS FW26

M. Au-delà de Peacemakers et son propos humaniste, tu t’es fait connaître pour le motif à la colombe blanche qui orne tes pièces. D’où te vient cet engagement, presque activiste en somme ?
E. T. J’ai grandi dans un milieu pas du tout privilégié. J’ai donc été confronté très tôt aux injustices. Mes parents m’ont inculqué des valeurs et des principes d’engagement qui m’ont permis de ne pas m’écraser et de combattre tout ça afin d’être en pleine adéquation avec qui je suis et ce en quoi je crois. Aujourd’hui, je ne vois pas d’autre façon de créer. Je ne parlerais pas vraiment d’activisme, mais c’est crucial pour moi de véhiculer un message plus profond que l’objet lui-même.

M. Selon toi, pourquoi la mode est-elle redevenue assez frileuse – pour ne pas dire silencieuse – sur ce type de sujets ?
E. T. Déjà, il y a un enjeu économique énorme dans la mode, ce qui fait que certaines personnes ont peur de se mouiller, de ne pas plaire à tout le monde et de perdre des acheteur·euse·s et/ou des client·e·s. On est dans une logique purement capitaliste. Il faut vendre, donc les tendances sont exploitées et s’enchaînent. Post-Covid-19, il fallait parler d’inclusivité et de diversité, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Ce qui fait qu’on est revenu·e·s à quelque chose d’assez plat. Ensuite, on vit dans une société d’images où ce qui compte, ce n’est pas vraiment la vérité, mais plutôt de quoi ça a l’air. Les gens sont dans un culte de la superficialité et dans une course au vide. Je pense que ça se reflète dans le travail de beaucoup des créateur·rice·s de mode d’aujourd’hui qui ne racontent rien et vendent un statut qui n’existe pas. À mon humble avis, on a besoin de voix dans la mode qui transmettent un message et veulent changer les choses parce que le monde ne se porte pas très bien. Après nous, d’autres générations vont arriver. Il faut penser aussi à elles.

M. Crois-tu que la mode ait encore le pouvoir d’infléchir la politique au sens large ?
E. T. Le pouvoir, je ne sais pas. En tout cas, la mode a clairement un rôle à jouer car elle a énormément d’influence sur les gens. Moi-même, ado, elle m’a inspiré et façonné. Donc, il y a franchement plus à faire que de seulement confectionner de beaux vêtements.

Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #012
3.PARADIS FW26
Model on the catwalk at the 3Paradis fashion show in Paris, Fall Winter 2026 Menswear Fashion Week, Runway Look #010
Marni FW26

M. Ton travail véhicule toujours un message. Je pense notamment à ta collection printemps-été 2026 inspirée du Petit Prince de Saint-Exupéry, ou encore à ton défilé automne-hiver 2026, “Rest in Paradis”, qui rendait hommage à ton frère disparu. Te considères-tu comme un conteur ? Et pourquoi cette envie de (te) raconter autant ?
E. T. J’utilise la mode comme un outil thérapeutique. À mes débuts, j’étais quelqu’un d’assez renfermé. Je ne parlais pas à grand monde et je ne voulais personne autour de moi. J’ai toujours été plutôt solitaire, j’ai aussi vécu pas mal de coups durs. Pour finalement me rendre compte que tout le monde traverse des choses difficiles. La mode m’a permis de m’exprimer et d’évacuer plein de choses, peut-être même de ne pas tomber dans une forme de folie ou de paranoïa. Au fil du temps, de plus en plus de gens m’ont félicité pour mon travail. Cette bienveillance m’a apporté beaucoup de positivité. 3.Paradis est comme un monde que je me suis créé d’abord pour me permettre d’aller mieux. Aujourd’hui, ce monde-là parle à d’autres. C’est beau et étonnant à la fois car mon envie première est justement de raconter des histoires pour permettre à ces gens de s’élever, de rêver et d’imaginer un monde différent.

M. Ce qui est assez fascinant chez toi, c’est ce contraste entre ce que tu crées – des vêtements colorés, flamboyants, parfois même opulents – et ton personnage public très discret, dissimulé derrière des lunettes noires et souvent habillé de couleurs sombres. La mode te permet-elle d’exprimer des facettes cachées de ta personnalité ?
E. T. On m’a souvent fait cette réflexion. Si mes collections et ma personnalité semblent contradictoires, elles sont au fond une seule et même chose. En temps normal, je ne me dévoile pas ou peu. Seul·e·s mes proches me connaissent vraiment. Quant à mes lunettes, c’est une sorte d’armure, car il y a des choses que l’on n’a pas forcément envie de montrer ou qu’on veut garder pour soi.

M. Même si tu abordes des sujets complexes voire douloureux, il y a toujours une forme de joie et de positivité qui s’en dégage…
E. T. Je suis un éternel optimiste ! (rires). En anglais, il y a cette phrase qui dit : “take pain and make champagne”. J’aime cette idée de transformation. Je crois beaucoup aux énergies. Et si elles sont mauvaises, je deviens alors un véhicule qui les commue en quelque chose de positif. Je pense vraiment qu’on est aussi fort·e·s que ses erreurs et les épreuves qu’on traverse. C’est important pour moi de faire comprendre aux gens qu’il faut garder espoir. C’est un peu mon mindset, finalement.

Backstage du défilé 3.PARADIS SS27
Backstage du défilé 3.PARADIS SS27

M. À ce propos, comment se traduit ce mindset dans ton processus créatif ? Comment te nourris-tu artistiquement ?
E. T. J’ai plusieurs manières de fonctionner mais ce qui me caractérise avant tout, c’est l’art du mix. Je m’inspire de différentes cultures, en mêlant diverses époques et références, tout en essayant de construire une nouvelle réalité. C’est ça l’art du mix, un processus que j’interprète aussi comme une métaphore pour prôner l’art de vivre ensemble. En fait, je crée comme je vis. Ça vient de mon histoire personnelle. Je suis issu d’un milieu défavorisé, certes, mais j’ai été élevé dans une famille d’intellectuel·le·s, ce qui m’a permis de me créer un groupe d’ami·e·s aux origines sociales très diverses. J’ai toujours baigné dans une sorte d’entre-deux. Le fait d’être une personne noire en France a aussi influencé ma manière d’aborder la vie et la création : ici, on te fait sentir que tu n’es pas vraiment français et quand tu vas dans le pays d’origine de tes parents, on te fait comprendre que tu n’es pas vraiment de là-bas non plus.

M. Mais ça peut être aussi une forme de richesse, non ?
E. T. Évidemment. Le fait d’avoir vécu au sein de différentes cultures, d’avoir grandi en France avec des parents d’origine camerounaise, puis d’avoir très tôt déménagé au Canada, m’a vraiment enrichi et permis d’être la personne que je suis aujourd’hui.

M. J’ai lu que, très jeune, tu produisais de la musique hip-hop en utilisant la technique du sampling. Ça vient compléter cet art du mix dont tu te réclames.
E. T. Oui, on peut tout à fait voir ça comme ça. Un peu comme un producteur de musique qui sample des morceaux, je cut, je chop, je prends un bout de ci, un bout de ça et je crée des vêtements. D’ailleurs, ma première interaction avec l’art s’est faite à travers la poésie et le rap. Les rappeurs sont des poètes qui utilisent des métaphores pour raconter des histoires. Moi, je fais la même chose avec mes pièces. En choisissant un certain type de couleur, de tissu ou de motif, je convoque un certain genre d’émotion. Au-delà de ça, je me documente et je référence énormément de choses. Je dois passer autant de temps à m’instruire et à satisfaire ma curiosité qu’à créer concrètement des choses. Ma mode est un puzzle de mots et d’images.

Backstage du défilé 3.PARADIS SS27
Backstage du défilé 3.PARADIS SS27

M. En 2023, pour fêter les 10 ans de ton label, tu as défilé au cœur de la cité où tu as grandi, dans le 15e arrondissement de Paris. Pour ton show FW26, tu as investi le parc Georges Brassens, juste à côté. En quoi est-ce important pour toi, qui es l’un des rares designers noirs français dont la marque défile au sein du calendrier officiel parisien, de célébrer ton histoire, ton quartier et ta communauté ?
E. T.  C’est d’abord une façon pour moi de dire merci à mon entourage. Ce sont des personnes qui me soutiennent émotionnellement. Quand ça ne va pas, c’est à elles que je vais parler. C’est très important pour moi de rendre la pareille. C’est aussi une manière de les mettre en lumière. La plupart des mannequins qui défilent pour moi sont des gens du quartier. Ça me permet de créer des opportunités en leur offrant la possibilité de s’émanciper. Cela me fait réaliser le parcours incroyable que j’ai eu jusqu’ici, et les changements qui se sont produits dans ma vie. Je pense que bien des gens peuvent se reconnaître à travers moi. Revenir au quartier, où beaucoup de choses positives et négatives se sont passées, c’est comme partager une forme de témoignage et d’ancrage, saupoudré d’une note d’espoir. Une fois de plus, il y a quelque chose ici de thérapeutique qui me permet de panser mes plaies.

M. Notre magazine fête ses 30 ans, dont quinze ans d’indépendance. En tant que créateur indépendant de 38 ans, qu’as-tu compris pendant ta trentaine ?
E. T.  Personnellement, j’ai compris l’importance des autres et des miens. C’est une période de la vie où notre rapport au temps évolue : a priori, c’est à ce moment-là qu’on se marie, qu’on a des enfants, qu’on s’installe, qu’on devient adultes finalement. On commence aussi à voir nos proches plus âgé·e·s nous quitter, de même que nos idoles de jeunesse. Vivre la trentaine, c’est expérimenter le début d’un shift de génération. Si la vingtaine donne l’occasion d’approcher la vie de façon plus charnelle, insouciante voire superficielle, la trentaine nous fait gagner en maturité et appréhender les choses d’une manière beaucoup plus cérébrale et spirituelle.

Backstage du défilé 3.PARADIS SS27
Backstage du défilé 3.PARADIS SS27

M. Et professionnellement ?
E. T. La mode m’a énormément donné pendant cette décennie. J’ai vécu des expériences extraordinaires qui m’ont appris beaucoup de choses sur moi-même et sur les autres. J’ai grandi. Mais j’ai encore tellement de choses à apprendre. Ce dont je suis certain aujourd’hui, c’est qu’il faut travailler énormément et que le travail prend du temps. Et surtout, il ne faut pas cultiver le résultat en lui-même mais plutôt le processus qui t’a permis de l’atteindre. Si ma réussite m’offre actuellement une position très privilégiée, je ne veux pas pour autant tenir mon succès pour acquis. Je chéris chaque instant et je suis très reconnaissant de pouvoir concrétiser un peu plus chaque jour ma vision artistique.

M.  Justement, tu viens d’être nommé Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en début d’année, après avoir remporté le Grand Prix de l’Andam en 2024. Que rêves-tu encore d’accomplir et qu’espères-tu de la mode, et de ta marque, dans les trente années à venir ?
E. T. Dans trente ans, j’aimerais avoir grandi au-delà de la mode. Comme tu l’as compris, je suis très attaché à la culture. Pour moi, c’est ce qui connecte et rassemble les gens. Alors, je voudrais que 3.Paradis devienne une figure culturelle à part entière. J’imagine une sorte de plateforme qui regrouperait d’autres designers de mode, des musicien·ne·s, des poète·sse·s, des ingénieur·e·s, peu importe. Enfin, je crois que j’aimerais pouvoir profiter de la beauté de ce monde sans contrainte, et créer librement, en toute quiétude. Sans objectif, sans calendrier, sans enjeu financier. Créer, juste pour créer. Ce serait ça, mon utopie pour dans trente ans.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).