Entre récit personnel et histoire collective, notamment musicale, l’autrice et critique culturelle Christelle Bakima Poundza publie “Aya pour l’exemple : portrait d’une France aux rêves illimités” (éd. Seuil), un essai passionnant sur la manière dont le parcours d’Aya Nakamura résonne pour toute une France qui lui ressemble.

En une décennie, Aya Nakamura est passée de l’ado qui postait des vidéos de chansons sur Facebook à l’artiste française la plus écoutée à l’international. Une trajectoire fulgurante, construite en marge d’une industrie musicale et d’un écosystème médiatique mainstream qui ne croyaient pas en elle. À la place, outre son talent, elle a pu compter sur le soutien de communautés qui se sentent représentées par tout ce qu’elle est : une femme noire, artiste, ayant grandi en Ile-de-France dans une famille de griots malienne. Autrice, critique culturelle et enseignante, Christelle Bakima Poundza publie “Aya pour l’exemple : portrait d’une France aux rêves illimités” (éd. Seuil) un essai entre quête intime mais aussi témoignages de proches et entretiens avec des chercheurs et chercheuses, pour mener une analyse sur la manière dont Aya Nakamura est une figure émancipatrice qui raconte mieux que personne la France d’aujourd’hui.

Portrait de Christele Bakima Poundza © Diaba Touré
Couverture du livre “Aya pour l’exemple : portrait d’une France aux rêves illimités” (éd. Seuil).

Mixte. Tu racontes que ce livre existe parce que “les stories c’était trop petit”. À quel moment le projet a-t-il vraiment commencé ?
Christelle Bakima Poundza.
La première fois où j’ai vraiment écrit sur Aya, c’était dans mon livre précédent “Corps Noirs. Réflexion sur le mannequinat, la mode et les femmes noires”, paru en 2023. Mais j’avais déjà écrit sur elle en novembre 2021, lorsqu’elle avait fait la couverture de Vogue France. Puis en 2024, j’avais écrit pour Views un article qui s’appelait déjà « Aya pour l’exemple ». Il y avait déjà une perspective proche de celle du livre : raconter une histoire culturelle de la France à travers elle, ce qu’elle représente, ce qu’elle charrie et ce qu’elle traverse.

M. C’est intéressant de travailler sur une artiste aussi près de son époque, et en même temps, ton corpus bouge tout le temps…
C.B.P.
L’un des déclics a été le documentaire “DJ Mehdi : Made in France”. Je l’ai trouvé superbe, mais j’ai aussi eu un pincement au cœur : pourquoi faut-il souvent attendre que les gens meurent pour écrire sur eux ? Pourquoi célébrer les cultures seulement une fois qu’elles sont passées, quand elles sont déjà panthéonisées ? Moi, je travaille sur le présent. Je savais que ce serait un défi, parce qu’écrire sur Aya Nakamura, c’est écrire sur un sujet qui évolue constamment dans les médias.

Aya en couverture de Vogue France.
Aya et ses danseuses avec la Garde Républicaine pour les JO 2024 à Paris.

M. Aya Nakamura est une pop star internationale. A quel moment as-tu voulu aller plus loin pour expliquer sa trajectoire ?
C.B.P.
Plus je réfléchissais à ce qu’elle représente dans la France d’aujourd’hui, plus je me disais qu’elle était le réceptacle de tout ce qu’on essaie de raconter du pays : son époque, ses changements, les révolutions à venir.
Mon regard est aussi lié à mon expérience d’enseignante, notamment à l’IFM. J’ai parfois de jeunes étudiants pour qui Aya Nakamura est une évidence. Ce n’est pas exceptionnel qu’une artiste comme elle occupe cette place : c’est normal. Et je trouve ça formidable. Mais j’ai aussi envie qu’ils comprennent pourquoi cette normalité n’en était pas une auparavant, et ce que cela dit du chemin parcouru.

M. Justement, tu la replaces dans un contexte social, historique et culturel dense, avec les interventions de chercheur.euse.s comme Patrick Boucheron ou Maboula Soumahoro…
C.B.P.
Le livre est l’un des rares objets qui nous laissent le temps de penser, alors que le sujet est souvent pris dans une forme d’hystérisation collective. Aya est parfois présentée comme une demi-déesse parfaite, ce qui empêcherait toute critique culturelle. À l’inverse, on entend que sa musique ne mériterait pas qu’on s’y intéresse. Entre ces deux extrêmes, il faut pouvoir poser les choses à plat et comprendre ce qui a rendu son émergence possible. C’est pour cela que je parle aussi des mouvements politiques, culturels et sociaux qui l’ont amenée là où elle est aujourd’hui.

Aya au Met Gala 2024.
Aya en couverture de M, le magazine du Monde.

M. Le parcours musical d’Aya est nourri d’influences très diverses, du zouk aux chanteuses R&B des années 2000. Aurait-elle connu le même succès à une autre époque ?
C.B.P.
C’est l’un des sujets du livre : le succès ne dépend pas seulement du talent ou du fait d’être née dans une famille de griots. Il dépend aussi du moment historique et des moyens dont on dispose pour s’émanciper musicalement et artistiquement.Pour Aya, ces moyens ont notamment été les réseaux sociaux et une communauté de fans qui a fait le travail que les médias traditionnels et les grandes maisons de disques ne voulaient pas faire. Ces institutions restaient représentatives d’un paysage musical hérité des années 2000 et des décennies précédentes. Comme le raconte Keysha dans le livre, “on ne voulait pas de nous”.

À l’époque, certains affirmaient qu’aucune artiste noire ne pourrait faire en sorte que le public de province se sente représenté. C’était déjà une manière de blanchir une partie de la France. Il suffit d’assister à un concert d’Aya pour voir à quel point son public est diversifié : des petites filles blanches de douze ans peuvent hurler ses chansons comme elles le feraient pour Britney Spears.

Aya en couverture de Télérama.
Aya en custom Dior pour les JO de Paris 2024.

M. Tu racontes aussi comment Aya s’est vite affranchie de l’industrie en postant elle-même ses chansons sur les réseaux sociaux…
C.B.P.
Facebook, les communautés en ligne et les premiers relais de fans ont constitué un terreau essentiel pour fédérer son public. Les archives en ligne sont très importantes pour comprendre cela. On peut remonter la page d’Aya, lire les commentaires et voir comment elle célébrait son premier disque de platine pour « Comportement », en remerciant « le peuple », sans radio ni télévision. Son public savait aussi qu’il n’était pas toujours bienvenu partout. Cela a renforcé l’envie de la soutenir. Les réseaux sociaux lui ont permis de créer un rapport de force différent avec l’industrie : au lieu d’attendre qu’on lui donne sa chance, elle a fait ses premiers millions de vues, puis les professionnels sont venus la chercher.

M. Le titre du livre est “Aya pour l’exemple. Portrait d’une France aux rêves illimités”. Comment célébrer son parcours sans lui faire porter à elle seule la représentation des femmes noires en France ?
C.B.P.
C’était essentiel pour moi de ne pas plaquer sur Aya des discours tout faits. Elle est devenue un symbole, une voix, mais elle n’a jamais dit qu’elle voulait endosser ce rôle. Quand on lui demande si « Djadja » est une chanson féministe, elle répond qu’elle est simplement elle-même, et si certaines personnes y voient du féminisme, tant mieux. Cette réponse dit beaucoup de la raison pour laquelle elle inspire tant de gens. Sa mission, dans la vie, est d’être elle-même. C’est aussi une chose difficile dans une société qui nous demande constamment de représenter quelque chose, d’incarner un groupe ou un combat.

Aya au défilé Balenciaga Haute-Couture Automne-Hiver 2025.
Aya en couverture de CR.

M. La misogynoir, soit le racisme et le sexisme visant spécifiquement les femmes noires, est en filigrane de son histoire…
C.B.P.
Aya est au centre de sa propre vie. Son parcours permet de raconter ce qui traverse l’expérience des femmes noires en France, la misogynoir, les attentes contradictoires autour de la féminité ou de la maternité , sans réduire son existence à ces questions. Dans l’univers de ses clips, la centralité des femmes noires n’empêche pas les autres personnes d’exister. Mais le centre, c’est elle. Cette représentation remet en cause l’idée que l’universel ne pourrait pas être incarné par une femme noire, ou que les femmes noires ne pourraient pas occuper le premier plan de la pop. Aya a fait sauter des plafonds de verre et montre que tout n’est pas déterminé d’avance.

M. Malgré ses chiffres et sa reconnaissance internationale, la légitimité d’Aya continue de faire débat…
C.B.P.
Elle a une très forte estime d’elle-même. Dans une interview avec Lena Situation, lorsqu’on lui demandait comment elle faisait pour dépasser les critiques, elle répondait en substance qu’elle regardait son compte en banque et que tout allait très bien. Elle ne semble pas rechercher la légitimité auprès de gens qui ne voudront jamais la lui accorder. Les attaques sont souvent liées à ce qu’elle représente et au malaise qu’elle provoque chez certains : comment ose-t-ellene pas rester à la place qui lui aurait été assignée ? Elle est transgressive à plusieurs endroits à la fois. Elle ne fait l’unanimité nulle part, mais elle trouve des publics très différents qui se reconnaissent en elle.

Aya en couverture de Billboard.
Aya sur Instagram.

M. Des artistes plus jeunes, comme Théodora ou Ebony, la remercient d’avoir ouvert la voie. Que leur a-t-elle transmis ?
C.B.P.
Il y a dix ans, les artistes noires étaient déjà là, bien sûr, mais elles n’occupaient pas la même place dans le paysage mainstream, commercial et médiatique. L’industrie ne voulait pas d’elles à bien des égards. Les artistes d’aujourd’hui savent que, sans les portes qu’Aya a forcées et sans les obstacles qu’elle a affrontés, leur situation serait différente. Théodora avait environ quatorze ans lorsque « Djadja » est sorti, en 2018. Elle a pu grandir avec l’idée qu’une artiste comme Aya pouvait devenir une star. L’existence d’Aya a changé le champ des possibles, y compris pour des artistes de sa propre génération.

M. Elle est également soutenue par les communautés LGBT, notamment des hommes gays racisés ou issus de quartiers populaires. Pourquoi ?
C.B.P.
Dès le début, il y a eu un jeu de miroir entre Aya et ces communautés. Elle a parlé de son public gay, notamment lorsqu’on l’interrogeait sur Bilal Hassani (alors candidat à l’Eurovision et menacé de mort à cause de son homosexualité). Elle ne cherche pas forcément à afficher un slogan « girls and gays », mais ses références, ses collaborations et ses prises de parole disent quelque chose de la place qu’elle leur accorde. Elle accueille les gens comme ils sont. Pour ces communautés, être accueilli avec cette simplicité compte beaucoup. Aya est une femme noire, qui a grandi dans un quartier populaire et dans une culture musulmane. Sa trajectoire vient bousculer plusieurs clichés à la fois. Les personnes gays ou queer racisées, issues de quartiers populaires, se situent à l’intersection de plusieurs formes de marginalisation, et leur place dans le public d’une pop star est rarement reconnue à sa juste valeur.

Aya sur Instagram.
Aya en couverture de GQ France.

M. Et Aya, elle en pense quoi ?
C.B.P.
Je lui ai écrit pour lui expliquer que je travaillais sur une histoire culturelle et un portrait de la France à travers ce qu’elle incarne. J’avais déjà organisé un événement intitulé « La Nakamurance », trois ans auparavant. Aya en avait eu connaissance, avait relayé l’événement et nous avions échangé quelques messages. Lorsque je l’ai recontactée, c’était aussi par respect et par correction : le livre dépasse Aya, et il me dépasse aussi, par tout ce qu’il raconte. Quand les choses sont faites avec intention, je me dis qu’elles trouveront leur chemin.

Aya pour l’exemple, portrait d’une France aux rêves illimités, Christelle Bakima Poundza, éd. Seuil.

TALENT : JULIEN DE SAINT JEAN @ AGENCE SPARKS. GROOMING : POMME SEILER. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : ENEA ARIENTI.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).