Triomphalement queer-palmé à Cannes, mais limité chez nous à une sortie éclair, “Teenage Sex and Death at Camp Miasma”, réalisé par Jane Schoenbrun, dynamite le slasher des années 1980 dans une comédie horrifique aussi sanglante que cérébrale.

De “Scream” à “Ghostbusters” en passant par “Tron”, Hollywood nous a ces dernières années bien accoutumés aux “legacyquels”, ces déterrages d’IP “zombie”. Ajoutez-y désormais Camp Miasma, série fictive de slashers née dans les années 1980 puis épuisée par des suites toujours plus indigentes, qu’un studio rêve donc de ressusciter dans le second film de Jane Schoenbrun, cinéaste non binaire désormais à la pointe de ce que le cinéma queer a de plus stimulant outre-Atlantique. Un commentaire méta-parodique sur l’industrie, et bien plus encore, centré sur un personnage de total alter ego : Kris (Hannah Einbinder), jeune réalisatrice queer chargée de débarrasser le matériau de ses scories sexistes et transphobes. Son obsession : convaincre Billy Preston (Gillian Anderson), la mythique “final girl” du premier volet, désormais recluse au sein même du décor reculé où il fut jadis tourné.

“Teenage Sex and Death at Camp Miasma” coche avec un malin plaisir toutes les cases du méta-slasher : fausse saga, générique retraçant quarante ans d’exploitation commerciale, références à “Vendredi 13”, “Sleepaway Camp” ou “Freddy”… La tueuse de la franchise, Little Death, porte sur la tête une bouche d’aération et traîne derrière elle l’histoire d’une enfant genderfluid harcelée puis noyée dans le lac. Schoenbrun connaît justement trop intimement ces films pour se contenter de les traduire dans le langage rassurant de la représentation positive. Kris aime Camp Miasma précisément en raison du trouble que la saga provoque en elle. Elle voudrait en corriger l’idéologie sans perdre l’excitation coupable, la charge érotique ni le plaisir de voir des corps désirables transpercés par des armes outrageusement phalliques. Comment réhabiliter une œuvre dont la violence a participé à vous humilier, mais aussi à vous révéler ? Les personnes queer ont souvent appris à se reconnaître dans les monstres fabriqués contre elles : l’image disait qu’elles étaient grotesques, dangereuses ou maudites, mais elle attestait de leur existence, et c’était parfois une maigre reconnaissance à laquelle il était paradoxalement permis de s’accrocher.

C’est là que “Camp Miasma” devient autrement plus retors qu’un simple remake féministe et queer. Sa cible n’est pas seulement le Hollywood réactionnaire des années 1980, mais son homologue contemporain, qui transforme la réparation de ses fautes passées en argument marketing. Kris intellectualise son désir jusqu’à l’asphyxie, se perd dans une quête de conformité morale. Schoenbrun l’oblige au contraire à patauger dans la contradiction, le sang, le sexe et le mauvais goût. Déconstruire ne signifie plus remplacer une mauvaise image par une bonne, mais reprendre possession de toutes les images, y compris les plus impures.

Malgré son triomphe cannois, où sa Queer Palm est à peu près allée de soi dès sa présentation en tout début de festival, et aurait donc pu lancer un certain mouvement à l’instar de celui qui a porté “Jim Queen” à près de 400 000 entrées (mais comparaison n’est pas raison : une comédie d’animation n’est pas un slasher méta), “Teenage Sex…” semble avoir été étrangement enterré par son distributeur français, Mubi. Lequel a opté pour une sortie événementielle concentrée sur une salle date nationale, le jeudi 17 septembre. Ce n’est pas une première : le modèle se développe pour des œuvres censées mobiliser un public déjà constitué, dans l’anime, concerts filmés ou les blockbusters étrangers, notamment tamouls, importés pour les diasporas, et dont les séances ponctuelles peuvent afficher complet et se transformer en célébrations collectives. Pour un distributeur, l’équation est séduisante : créer la rareté, fédérer une communauté et produire l’impression d’un succès sans financer plusieurs semaines d’exposition. Mais l’événement est aussi un aveu de faiblesse : on croit assez au public queer pour remplir une salle en même temps ; pas assez au film pour lui laisser la possibilité d’en conquérir d’autres.

Cette prudence intervient au moment où l’embellie du cinéma LGBTQIA+ paraît déjà se refermer : selon GLAAD, la part des films américains comportant des personnages queer a reculé pendant trois années consécutives, jusqu’à 20,4 % en 2025, tandis que les personnages trans ont presque disparu des productions étudiées. Lilly Wachowski raconte parallèlement que Hollywood refuse de financer “The Hunted”, son thriller à 10 millions de dollars doté d’un casting entièrement trans ; elle a dû créer la structure indépendante Anarchists United pour soutenir les artistes marginalisés. La cinéaste appelle dans le même temps au boycott de la nouvelle série “Harry Potter”, estimant que continuer à enrichir J.K. Rowling revient à financer son activisme antitrans. D’un côté, l’industrie recycle à l’infini les univers les plus puissants ; de l’autre, elle demande encore aux cinéastes queer de prouver qu’ils constituent un marché. “Camp Miasma” retourne brillamment ce soupçon : et si ce n’était pas ce cinéma qui manquait de public, mais Hollywood qui manquait désormais d’imagination ?