Un premier long-métrage d’animation qui se saisit des codes culturels gay pour en tirer une comédie populaire virtuose : le film que la pop culture queer française attendait.

Deux rayons du cinéma habituellement déconsidérés par les festivals ont fait recette cette année à Cannes : le cinéma d’animation, avec huit films répartis entre les principales sélections ; et le cinéma queer, avec pas moins de vingt-deux films – un millésime historique qui marque une nouvelle ère pour l’inclusivité du plus grand festival du monde. Unique représentant de ces deux explosions à la fois, un titre touché par la grâce : Jim Queen, de Marco Nguyen et Nicolas Athané. Aucun pronostiqueur raisonnable ne l’aurait imaginé sur la Croisette il y a six mois ; il sort aujourd’hui en salles, paré à s’imposer en petit phénomène pop culturel : une comédie d’animation pour adultes, aussi crue, drôle et enlevée que ses homologues américains (Rick and Morty, Bojack Horseman et autres emblèmes de la légendaire chaîne Adult Swim) dans un secteur traditionnellement faible en Europe ; mais surtout faite par, sur et pour des personnes queer, ce qu’aucun financier de cinéma de grande exploitation ne considère comme une cible commercialement raisonnable.

Jim Queen se passe dans un monde plus ou moins parallèle au nôtre, ou juste ce qu’il faut de plus outrancier. Y règne une culture gay solidement structurée et divisée en factions bien familières : les “gym queens”, accros à la muscu et au culte du corps bodybuildé ; les bears, tout à leurs pubs à bière et leurs planches mixtes ; les drags ; les tox accros au chemsex ; les cruisers de lieux de rencontre nocturnes… Tous se répartissent à Paris un champ socioculturel impeccablement organisé, mais menacé par un terrible fléau : l’hétérose, nouvelle IST dont les victimes sont soudain frappées d’un changement d’orientation sexuelle qui se manifeste d’abord, voire exclusivement, par des fautes de goût – regain d’intérêt pour le foot, lancement intempestifs de chenilles, fashion faux-pas.

Au centre : Jim Queen, superstar des réseaux dont la stature de dieu grec et les pecs gonflables à la François Sagat dominent une forêt d’abdominaux anormalement foisonnants. Le jour où le fameux virus manifeste chez lui ses premiers symptômes, il va faire équipe à son corps défendant avec Lucien, un twink refoulé, fils surprotégé d’une ministre de la Santé autoritaro-manif-pour-tous, bien décidé à se venger de ses années de placard, rencontrer son idole, et pourquoi pas sauver le monde.

Il y a derrière tout cela un porteur de projet habitué du milieu gay et festif, Marco Nguyen, et qui est venu soumettre l’idée d’en délirer les anecdotes à une jeune boîte en vue, Bobbypills, sorte de licorne de l’animation pour adultes. Fort de quelques succès en format court (Les Kassos, entre autres), le studio attendait son heure pour passer à la case bien plus ardue du long-métrage, notamment du point de vue du financement. Raison de plus pour applaudir le choix de l’avoir fait sur un projet aussi contraire aux lois du marché. Les producteurs ont témoigné au Monde d’un film “très compliqué à financer”, refusé par la plupart des chaînes de télévision, dans un contexte de bolloréisation des esprits de plus en plus difficile pour les récits queer. Bobbypills finira par mettre tous ses fonds propres pour concrétiser Jim Queen.

Car si la visibilité a progressé en quelques décennies, c’est souvent et encore aujourd’hui sur le mode d’une tokénisation qui veut qu’il y ait généralement dans un groupe de protagonistes soit zéro, soit un personnage LGBTQIA+, mais pas deux, et donc souvent un archétype aux caractères formatés, tracé en ligne nette. Dans Jim Queen, tout le monde, sauf la méchante et la meilleure amie de Jim, est gay (on pourrait d’ailleurs arguer que le film manque d’autres personnages queer, mais le réalisateur Marco Nguyen s’en défend, n’ayant pas souhaité se reapproprier les références lesbiennes ou trans), et ainsi se déploie tout un spectre d’identités très variées.

Le visionnage de Jim Queen produit un effet grisant, en ce que le film de Nicolas Athané et Marco Nguyen semble à lui seul naturaliser toute une culture jusqu’ici (ou du moins jusqu’à il n’y a pas très longtemps) cantonnée à ses seuls représentants directs, et limitée de fait à la marge, même si la marge s’était faite plus forte. Le récit, très rythmé, souvent hilarant, navigue avec avidité dans les codes et les repères d’une culture gay qu’il semble instantanément installer au centre du monde : il jongle avec les archétypes, les répères allant de la teuf au drag, de Grindr à Instagram, construisant un monde complet, riche, vivant, cohérent… et où la culture hétéro ne semble parfois même plus exister. Ou plutôt comme si c’était elle la marge. Ou encore : comme si elle était effectivement la culture dominante, mais que la marge était si riche, si densément habitée, qu’elle ne se vivait plus comme marge mais comme une hégémonie parallèle.

C’est peut-être cela l’utopie que cache le film derrière son air de gigantesque pochade, de bulldozer parodique passant à la houlette tout l’inventaire de la culture gay : il invente enfin un monde où elle ne s’excuse plus, où elle règne en souveraine et sans se forcer. Un monde plus habitable pour tout le monde, queer ou non, ce que devra prouver un succès commercial qu’on espère de tout cœur.