Profession : créatrice
“À mon époque, la mode était sexiste. Vraiment une mentalité d’un autre âge”, résume, avec le franc-parler qui a contribué à forger sa réputation, la styliste et icône des années 1980 Katharine Hamnett, inventrice du t-shirt à slogan et l’une des premières figures à défendre une économie durable dans le secteur de la mode. C’est dans les années 1970 que la créatrice britannique a commencé sa carrière dans l’industrie. Une période de changements qui voit les femmes accéder massivement au marché du travail, obtenir leur indépendance financière et manifester pour leurs droits. Souvent, on ne retient de cette époque que les hommes de la couture, Saint Laurent en tête, qui leur ont donné certaines de leurs armures, aujourd’hui devenues iconiques, à l’instar du smoking. Pourtant, les créatrices ne sont pas en reste. Sonia Rykiel fait déferler sur la France sa “démode” : elle supprime les doublures, confectionne les coutures à l’envers et refuse les ourlets. De l’autre côté de l’Atlantique, à New York, Diane Von Fürstenberg habille la working girl sexuellement libérée de sa wrap dress taillée dans du jersey de soie, sans boutons ni fermeture éclair. Une robe pour le bureau qu’on enlève sans bruit et qui devient le symbole de l’empowerment féminin à l’américaine. À Londres, Vivienne Westwood habille les féminités révoltées, tandis qu’Agnès b. et Chantal Thomass créent leur label indépendant. La première invente un vestiaire minimaliste, démocratique et intemporel, la seconde montre que la lingerie peut exister hors de ce que la critique de cinéma Laura Mulvey nommera, en 1975, le male gaze. Sous l’égide de ces femmes, le vêtement devient un outil de liberté de mouvement, d’émancipation politique et sexuelle.
Déjà, leur présence étonne tant elle sort la mode du modèle haute couture qui dominait jusqu’alors et continue de laisser sa marque aujourd’hui, celle du grand couturier et de sa muse, une femme certes inspirante mais pas créatrice. “Pourtant, les femmes ont prouvé leur immense succès dans ce secteur – pensons à des figures comme Chanel ou Vionnet. Elles ont fait leurs débuts dans ce domaine et sont devenues de véritables stars de l’industrie. C’est donc assez surprenant”, soulève Katharine Hamnett. Figure incontournable du XIXe siècle, le concept de grand couturier est déjà un piège linguistique révélateur d’un biais dans l’imaginaire collectif. “Si l’on compte la proportion d’hommes et de femmes ayant exercé la profession de grand couturier parmi les trois cents maisons de couture qui ont vu le jour après Worth et pendant cent ans, en incluant celles qui ne connurent que quelques saisons, on arrive à une parité presque parfaite”, note l’historienne Sandrine Tinturier dans son article “La figure du grand couturier” du Bouquin de la mode, dirigé par Olivier Saillard. Pourtant, le grand public ne retiendra que quelques noms hormis ceux de Gabrielle Chanel et de Madeleine Vionnet : Jeanne Lanvin, Elsa Schiaparelli, Madame Grès ou Jeanne Paquin. Les autres ont été discrètement reléguées aux notes de bas de page des anthologies spécialisées, victimes de cette même amnésie sélective qui, aujourd’hui encore, s’obstine à conjuguer le génie créatif au masculin.
“Aujourd’hui, le concept de designer star a remplacé celui de grand couturier et il est plus difficile pour une femme d’accéder à ce statut”, estiment Ester Manas et Balthazar Delepierre, le duo de créatif·ive·s derrière la marque Ester Manas, déplorant qu’au sein des écoles de mode, rien ne mette les femmes dans des positions de dirigeantes. Depuis 2019, le duo basé à Bruxelles s’est affirmé à travers des collections qui célèbrent la diversité des corps féminins, jouant sur des jeux de coupes, de matières et d’innovations techniques. Après un court hiatus, il·elle·s sont revenu·e·s au calendrier de la fashion week parisienne de septembre 2026 avec une nouvelle collection imaginée en partenariat avec la marque de lingerie belge Primadonna. Ester Manas : “Bien sûr, l’industrie a aussi connu des étoiles filantes, à savoir des designers hommes dont on affirmait qu’ils étaient les meilleurs et qui ont ensuite disparu… Mais des designers femmes étoiles filantes ? J’ai l’impression que, comme on nous valorise moins, pour nous, c’est toujours sur le temps long qu’on peut prendre une place. La seule exception étant peut-être Marine Serre, dont la réception a été impressionnante. Sinon, que ce soit Meryll Rogge, Grace Wales Bonner ou Martine Rose, ça a mis du temps.” L’“étoile filante” incarne la course au jeunisme d’une industrie qui aime repérer des talents de plus en plus jeunes et maintient au rang de “jeunes créateurs” des designers qui ont parfois plus de dix ans d’existence.