Face à l’amnésie sélective d’un milieu qui préfère les muses aux dirigeantes, Mixte passe de l’autre côté du miroir corporate en laissant la parole à quatre générations de femmes designers sur la place qu’elles occupent dans l’industrie et l’avenir qu’elles entendent dessiner.

Certain·e·s sont allé·e·s jusqu’à la nommer la “fashion week du siècle”, célébrant ainsi les nombreux changements de direction créative au sein des maisons de mode occidentales les plus réputées à travers le monde. En septembre 2025, la mode voyait donc les premières collections printemps-été 2026 de Matthieu Blazy pour Chanel, de Jonathan Anderson pour la ligne femme de Dior, de Pier Paolo Piccioli pour Balenciaga, de Miguel Castro Freitas pour Mugler, de Duran Lantink chez Jean Paul Gaultier, de Glenn Martens chez Margiela et de Michael Rider chez Celine. Un moment certes majeur mais qui interroge : le prochain siècle de la mode mondiale s’écrira-t-il sans les femmes ? Parmi ces changements de designers, elles auront été trois à tirer leur épingle du jeu. Sarah Burton, annoncée à la direction artistique de Givenchy, avait ouvert la voie en présentant sa première collection en mars 2025 pour l’automne-hiver 2025-2026. Lors de ce fameux mois de septembre, Louise Trotter faisait, quant à elle, ses grands débuts chez Bottega Veneta, seule designer femme parmi les principaux nouveaux·elles directeur·rice·s artistiques à présenter leur première collection durant cette séquence. Maria Grazia Chiuri, fraîchement annoncée chez Fendi en octobre 2025, s’apprêtait à dévoiler sa première itération pour la maison romaine en février 2026. Comme elle en a pris une habitude proche du cynisme, la presse compte les manquant·e·s à l’appel, fustigeant les lacunes d’une industrie à laquelle elle participe pourtant et dont elle entretient aussi les mauvais penchants, dans un contexte où l’intérêt pour certaines causes précédemment défendues par la mode semble avoir fondu comme un corps de célébrité sous Ozempic. Confirmant son rôle de miroir de la société, la mode ne semble plus vouloir refléter la diversité qui l’a pourtant nourrie. Circulez, rien à voir ? Peut-être, mais sans doute des choses à entendre. C’est du moins le pari de Mixte pour son trentième anniversaire : laisser la parole à celles qui méritent de se faire entendre, leur permettre de raconter leurs expériences et leur vision du sujet, loin d’une logique uniquement comptable.

Profession : créatrice

 

“À mon époque, la mode était sexiste. Vraiment une mentalité d’un autre âge”, résume, avec le franc-parler qui a contribué à forger sa réputation, la styliste et icône des années 1980 Katharine Hamnett, inventrice du t-shirt à slogan et l’une des premières figures à défendre une économie durable dans le secteur de la mode. C’est dans les années 1970 que la créatrice britannique a commencé sa carrière dans l’industrie. Une période de changements qui voit les femmes accéder massivement au marché du travail, obtenir leur indépendance financière et manifester pour leurs droits. Souvent, on ne retient de cette époque que les hommes de la couture, Saint Laurent en tête, qui leur ont donné certaines de leurs armures, aujourd’hui devenues iconiques, à l’instar du smoking. Pourtant, les créatrices ne sont pas en reste. Sonia Rykiel fait déferler sur la France sa “démode” : elle supprime les doublures, confectionne les coutures à l’envers et refuse les ourlets. De l’autre côté de l’Atlantique, à New York, Diane Von Fürstenberg habille la working girl sexuellement libérée de sa wrap dress taillée dans du jersey de soie, sans boutons ni fermeture éclair. Une robe pour le bureau qu’on enlève sans bruit et qui devient le symbole de l’empowerment féminin à l’américaine. À Londres, Vivienne Westwood habille les féminités révoltées, tandis qu’Agnès b. et Chantal Thomass créent leur label indépendant. La première invente un vestiaire minimaliste, démocratique et intemporel, la seconde montre que la lingerie peut exister hors de ce que la critique de cinéma Laura Mulvey nommera, en 1975, le male gaze. Sous l’égide de ces femmes, le vêtement devient un outil de liberté de mouvement, d’émancipation politique et sexuelle.

Déjà, leur présence étonne tant elle sort la mode du modèle haute couture qui dominait jusqu’alors et continue de laisser sa marque aujourd’hui, celle du grand couturier et de sa muse, une femme certes inspirante mais pas créatrice. “Pourtant, les femmes ont prouvé leur immense succès dans ce secteur – pensons à des figures comme Chanel ou Vionnet. Elles ont fait leurs débuts dans ce domaine et sont devenues de véritables stars de l’industrie. C’est donc assez surprenant”, soulève Katharine Hamnett. Figure incontournable du XIXe siècle, le concept de grand couturier est déjà un piège linguistique révélateur d’un biais dans l’imaginaire collectif. “Si l’on compte la proportion d’hommes et de femmes ayant exercé la profession de grand couturier parmi les trois cents maisons de couture qui ont vu le jour après Worth et pendant cent ans, en incluant celles qui ne connurent que quelques saisons, on arrive à une parité presque parfaite”, note l’historienne Sandrine Tinturier dans son article “La figure du grand couturier” du Bouquin de la mode, dirigé par Olivier Saillard. Pourtant, le grand public ne retiendra que quelques noms hormis ceux de Gabrielle Chanel et de Madeleine Vionnet : Jeanne Lanvin, Elsa Schiaparelli, Madame Grès ou Jeanne Paquin. Les autres ont été discrètement reléguées aux notes de bas de page des anthologies spécialisées, victimes de cette même amnésie sélective qui, aujourd’hui encore, s’obstine à conjuguer le génie créatif au masculin.

“Aujourd’hui, le concept de designer star a remplacé celui de grand couturier et il est plus difficile pour une femme d’accéder à ce statut”, estiment Ester Manas et Balthazar Delepierre, le duo de créatif·ive·s derrière la marque Ester Manas, déplorant qu’au sein des écoles de mode, rien ne mette les femmes dans des positions de dirigeantes. Depuis 2019, le duo basé à Bruxelles s’est affirmé à travers des collections qui célèbrent la diversité des corps féminins, jouant sur des jeux de coupes, de matières et d’innovations techniques. Après un court hiatus, il·elle·s sont revenu·e·s au calendrier de la fashion week parisienne de septembre 2026 avec une nouvelle collection imaginée en partenariat avec la marque de lingerie belge Primadonna. Ester Manas : “Bien sûr, l’industrie a aussi connu des étoiles filantes, à savoir des designers hommes dont on affirmait qu’ils étaient les meilleurs et qui ont ensuite disparu… Mais des designers femmes étoiles filantes ? J’ai l’impression que, comme on nous valorise moins, pour nous, c’est toujours sur le temps long qu’on peut prendre une place. La seule exception étant peut-être Marine Serre, dont la réception a été impressionnante. Sinon, que ce soit Meryll Rogge, Grace Wales Bonner ou Martine Rose, ça a mis du temps.” L’“étoile filante” incarne la course au jeunisme d’une industrie qui aime repérer des talents de plus en plus jeunes et maintient au rang de “jeunes créateurs” des designers qui ont parfois plus de dix ans d’existence.

Un plafond de verre après l’autre

 

Si l’industrie semble redécouvrir et pointer du doigt la problématique de la parité de manière cyclique, cela ne signifie pas qu’elle n’entretient pas certains stéréotypes de genre. “Dans certains meetings, les gens me voient avec mes chemises boring et ils se disent que c’est forcément moi qui gère le business et Ester le côté créa, sourit Balthazar Delepierre. Pourtant, des designers comme Anthony Vaccarello ou Casey Cadwallader, précédemment chez Mugler, ce sont des hommes qui font du sexy, à qui on attribue le mérite de leur création. Mais moi, ça leur paraît inimaginable que je sois capable de dessiner des robes. Le plus drôle, c’est que je suis mauvais en comptabilité ; c’est Ester qui s’en occupe.” De l’autre côté de la Méditerranée, entre Milan et Rome, la créatrice italo-haïtienne Stella Jean reconnaît que le soutien de Giorgio Armani a été crucial pour sa carrière. “Mais dans la mode, les portes sont tournantes – et elles sont très lourdes, en plus de ne pas suffire à confirmer sa place”, affirme celle qui reste, jusqu’à aujourd’hui, la seule créatrice noire au calendrier officiel de la fashion week milanaise. “Je dois prouver chaque jour que cette confiance n’était pas mal placée. Voler de ses propres ailes est une tout autre affaire. Le monde de la mode peut être impitoyable. L’indifférence demeure l’une de ses armes les plus redoutables : elle isole, marginalise et exclut en silence.”

On comprend donc que la mode n’est pas exempte de ce qu’on pourrait nommer le “double plafond de verre”. Autrement dit, même une fois qu’une designer femme a pris place dans l’industrie, qu’il s’agisse de son label indépendant ou de son intégration au sein d’une maison de mode, le système de la mode actionne, consciemment ou inconsciemment, des leviers qui freinent sa perception et son évolution. Pour Florence Tétier, créatrice de bijoux, fondatrice du magazine Novembre et anciennement creative director au sein de la maison Jean Paul Gaultier, le milieu a encore une longue route à parcourir avant de pouvoir affirmer qu’elle laisse une place suffisante aux femmes. La nomination de cette femme-orchestre chez Jean Paul Gaultier a été chuchotée plutôt qu’annoncée, ce qui a rendu difficile la reconnaissance de son héritage, alors même qu’elle a participé à remettre la griffe sur la liste des marques ultra-désirables, en menant des campagnes fortes, en relançant le prêt-à-porter et en collaborant de près avec les designers invités de la maison pour les collections couture. “J’ai l’impression que le principe d’entreprise n’est pas compatible avec la création. C’est un cadre strict qui rend difficile la circulation des idées et leur mise en œuvre, à quoi s’ajoutent des processus très lents qui freinent fortement la dynamique”, déplore la créatrice.

Un instinct tenace

 

Si ce qu’elle décrit concerne l’industrie dans sa globalité, elle note malgré tout que ce système pyramidal de la mode relève d’une logique masculine dans laquelle toutes les femmes ne cherchent pas à s’inscrire. “Même si plus personne aujourd’hui ne peut faire de blagues ou de remarques ouvertement sexistes, les comportements transpirent malgré tout d’un certain sexisme, commence-t-elle à expliquer. Il y a cette idée que si tu veux être à un poste de pouvoir, être considérée de la même manière que les hommes, alors tu dois te comporter comme eux. Et si tu ne le fais pas, tu n’es pas respectée. C’est perçu comme de la faiblesse, ou pire, comme une forme de manipulation.” Si le plafond de verre est lourd pour toutes, il peut parfois sembler fait de plomb pour celles situées à l’angle mort des conversations mode, à savoir à l’intersection des questions raciales et de genre. Si Stella Jean refuse de laisser l’industrie la confiner dans certaines attentes, elle reconnaît que les designers femmes, notamment lorsqu’elles prennent la parole pour demander un changement, sont davantage critiquées que les hommes. “Les femmes se heurtent souvent à un examen plus sévère et à une résistance plus agressive. Il subsiste un instinct tenace de punir durement les femmes. Comme si la force et l’autorité étaient encore des qualités inattendues chez nous, réfléchit Stella Jean. Pourtant, chaque jour, les femmes continuent de démontrer le contraire – non par la rhétorique, mais par l’action.” En septembre 2025, après le premier défilé de Louise Trotter pour Bottega Veneta, c’est le soulagement pour bien des femmes de l’industrie, conscientes que l’“échec” d’une seule est souvent le prétexte à la stagnation pour toutes. En février 2026, pour la première collection Fendi de Maria Grazia Chiuri, on retient de nouveau son souffle. La digue tient bon, même si le tampon “trop commercial” menace – un argument rarement utilisé pour évoquer des créations masculines. Dans la mode, les designers femmes restent attendues au tournant, laissant peser, comme une épée de Damoclès, l’idée que le talent est rarement féminin.

Maintenant, et après ?

 

“J’ai eu un bébé en pleine période de collection. Ils m’ont appelée pour me dire : ‘Il faut que tu sois à Paris’, alors que je venais tout juste d’accoucher. Et si tu n’es pas là ? Tu es virée. Alors, j’ai dû emmener le bébé et son père, et ils nous ont logé·e·s quelque part. On a eu un pied-à-terre à Saint-Germain. C’était la garçonnière que le patron utilisait pour ses aventures, avec des miroirs au plafond, des tons marron sale et une ambiance un peu glauque, limite sordide”, se souvient Katharine Hamnett. Cinquante ans plus tard, la violence institutionnelle à l’égard de la maternité n’a pas bougé d’un fil. “On a failli perdre la marque à un moment. On a dû annuler le défilé qui tombait au moment où j’allais accoucher et la marque avec laquelle on devait collaborer a menacé de nous poursuivre en justice. Au moment d’en parler avec certains de nos conseillers, on m’a dit : ‘Faites le show, et on te met en fauteuil roulant’”, ajoute Ester Manas. Entre amertume et résignation, les créatrices font état d’une des conversations qui agitent actuellement l’industrie. “Ce n’est jamais le bon moment pour avoir un bébé”, résumait le média anglais 1 Granary dans un post Instagram pour la fête des mères en 2025. Plus que le droit des designers à être des mères, le sujet révèle aussi la manière dont perdure, dans l’industrie, le mythe sacrificiel de la mode, comme l’explique Balthazar Delepierre : “La mode doit être la seule chose qui compte. C’est une idée héritée des années 1970/80, selon laquelle ta famille, tes ami·e·s… Tout ce qui est en dehors de la mode devrait passer au second plan. Donc ne fais pas d’enfant.”

Finalement, une fois passée la tempête de ce grand mercato masculin, une réalité s’impose : la parité ne pourra jamais s’acquérir si elle demande aux designers femmes l’élimination de leur vie sociale, la nécessité d’exploits créatifs et la survie de quelques figures token. Pour les trente prochaines années, le défi n’est pas seulement d’ouvrir les portes et de maintenir coûte que coûte un petit nombre de figures de proue à des postes décisionnels, mais bien de hacker le système pour permettre à une nouvelle génération de femmes d’exister dans l’industrie sans craindre d’y perdre toutes leurs plumes. “Je ne sais pas dans quelle mesure on peut influencer le discours sur la mode quand on n’a pas vraiment la possibilité d’agir concrètement. J’ai l’impression que cette industrie en est arrivée à un stade où l’on peut exprimer son désaccord, mais sans pour autant faire bouger les choses”, tempère Katharine Hamnett, qui relève aussi une certaine rivalité féminine et la perpétuation d’attitudes toxiques, y compris lorsque les femmes prennent le pouvoir.

Pour elle, comme pour Stella Jean, ce changement doit intervenir à travers des outils d’aide au sein des entreprises, mais surtout une législation renforcée. “Les femmes ont besoin de protections structurelles. Derrière chaque vêtement se trouvent des artisan·e·s qui préservent pourtant des techniques anciennes primordiales et une culture fragile. Ces mains sont en train de disparaître, raison pour laquelle des lois doivent être urgemment mises en place”, assène la créatrice basée à Rome. Pour Florence Tétier, la nouvelle génération de créatif·ive·s est déjà en train de faire bouger les lignes en exigeant le respect de ses droits. “Mais n’oublions pas le sujet de la représentation, qui compte beaucoup au moment des nominations. Les big boss des groupes industriels s’arrêtent sur les trois noms masculins dont ils ont déjà entendu parler. C’est aussi cela qu’il faut changer : cette habitude de faire circuler continuellement les mêmes noms et profils.”

Quand on demande au duo Ester Manas ce qu’il aimerait voir advenir pour les designers femmes dans l’industrie, c’est la créatrice de la marque qui répond après une petite hésitation. “C’est terrible, mais j’espère juste qu’on va prouver à tout le monde qu’on est capables, autant que les hommes… alors peut-être que ce que je souhaite, au fond, c’est de ne plus penser ça à l’avenir.” Mais ce sont sans doute les propos de Stella Jean qui expriment le mieux ce que l’on doit attendre de l’industrie pour le futur : “Je n’ai pas choisi l’activisme. Je suis devenue militante parce que je ne pouvais pas détourner le regard. Je ne pouvais pas rester silencieuse. Je ne pouvais pas refuser d’utiliser ma voix. Alors, pour moi, nous aurons véritablement gagné lorsque l’appartenance à une minorité ne nécessitera plus automatiquement de devenir militant·e. Elle sera là, la vraie victoire.”