PULL ET PANTALON BRIONI,
BIJOUX PERSONNELS.

À l’affiche du film “Le Fantôme de l’Opéra” (sortie le 28 octobre 2026), l’acteur français — révélé en 2024 dans l’adaptation sur grand écran du Comte de Monte Cristo — est à un carrefour de sa jeune carrière et compte bien s’imposer en passant de la superproduction d’époque à un cinéma d’auteur plus intimiste. Rencontre.

On ne dit plus “jeune premier”, mais on pourrait faire une exception pour Julien de Saint Jean. Sa manière d’occuper presque dédaigneusement le centre, d’incarner la célébrité ou du moins ses prémices avec cette présence d’éphèbe ténébreux, sa beauté quelque peu anachronique renvoient à une époque désormais lointaine, que lui n’a pas connue : celle de l’idéalisation d’un archétype masculin divinisé, viscontien, delonien, et qui aujourd’hui n’est plus vraiment pratiquée au premier degré, en dehors de certaines publicités de parfumerie. C’est peut-être parce qu’il appartient à un temps parallèle que Julien de Saint Jean joue dans autant de films et de séries d’époque, depuis sa révélation dans “Le Comte de Monte Cristo”, suivi de peu par quelques variations au rayon grands romans classiques, dans la série “Merteuil” (tirée des Liaisons dangereuses) et prochainement une nouvelle version cinéma du “Fantôme de l’Opéra”. Autant de grosses productions taillées pour le succès dans lesquelles nous avons fait la connaissance d’un visage sombre, vénéneux, dissimulateur. En dessous se cache un esprit pourtant à l’opposé : le jeune homme est jovial, partageur, à l’inverse de ses personnages. Et il aimerait désormais aussi le montrer dans des projets plus artisanaux et singuliers, comme le premier film de Pierre Menahem, Demande à la montagne. Rencontre avec un acteur encore relativement vert mais très soucieux de ses performances, car résolu à laisser son empreinte.

BLOUSON ET PANTALON BRIONI, MOCASSINS PERSONNELS.

Mixte. Tu as une riche carrière d’étudiant en art dramatique, entre le conservatoire de Lyon, l’Esad, la classe libre du cours Florent… Qu’est-ce qu’on apprend en école de théâtre, et qu’est-ce qu’on n’y apprend pas ?
Julien de Saint Jean. J’y suis entré très jeune, à 15 ans. On apprend la rigueur du travail, la curiosité d’aller voir des spectacles, les grands textes… J’étais très libre, extraverti, et j’avais besoin qu’on me canalise. Ce que j’ai appris sur le tas, c’est le cinéma, car c’est très particulier. J’ai longtemps été stressé en casting. Je le suis moins maintenant, mais les deux premières années, je perdais mes moyens, je ne savais pas où poser mon regard, je ne parvenais pas à faire abstraction de la situation. Maintenant je sais ce qu’on me demande, et ça c’est important : connaître sa force, savoir l’utiliser et surtout être flexible, car c’est ce que les directeur·rice·s de casting recherchent. Je l’ai appris aussi grâce à une coach avec laquelle je travaille désormais.

M. C’est assez rare ça, non ? Que fais-tu exactement avec elle ?
J. D. S. J. C’est de plus en plus courant. Je me suis toujours dit que si je n’arrivais pas à faire quelque chose, je devais le travailler. Mon premier casting était une tape, c’est ma mère qui m’avait donné la réplique. À l’arrivée, on était trois garçons, je m’étais senti très stressé, j’étais convaincu d’avoir foiré, et par je ne sais quel hasard, j’ai quand même été pris. Mais je sentais qu’il y avait des choses que je ne maîtrisais pas, et que si j’avais été nul au casting, j’allais l’être sur le plateau. Donc j’ai décidé de bosser avec une coach. Celle-ci me suit depuis quatre ans maintenant. On travaille l’intonation, ou ce qu’on appelle “trouver son neutre”. Quand je travaille beaucoup, je la vois moins, mais sinon, une fois par semaine, pour garder l’énergie, un peu comme un·e athlète.

SURCHEMISE, PULL ET PANTALON BRIONI.

M. Tu t’es tout de suite retrouvé dans l’archétype du jeune homme ténébreux. À quel moment t’es-tu rendu compte que tu pouvais jouer cette carte et comment le vis-tu ?
J. D. S. J. 
Dans la vie je suis plutôt l’inverse, solaire, extraverti, doux… Mais je m’amuse à interpréter ces rôles-là, qui sont différents de moi, car quand on est comédien·ne c’est pour aller chercher des versions alternatives de soi-même. Après, pour être honnête, ça fait plusieurs rôles que je suis dans ce registre de torturé, de mutique, ou alors que je suis vu à travers le prisme du désir de quelqu’un. Et j’avoue que j’ai envie de faire autre chose. Donc là, les rôles dont je sors ces derniers mois, ça ouvre un peu. J’ai dit à ma mère : tu vas être contente, je souris – elle se plaint toujours que je ne souris jamais.

M. C’est notamment peut-être le cas dans un premier film assez attendu dont tu as le premier rôle, Demande à la montagne de Pierre Menahem…
J. D. S. J.
 Oui, c’est un film que j’aime beaucoup et qui a marqué un tournant pour moi. Avant, les tournages étaient hyper stressants, je n’arrêtais pas de me dire que si je ratais une scène, elle allait rester à vie. Ne pas être à la hauteur, ne pas être bon, que le film soit mal reçu… Et depuis ce film, je ne me suis jamais senti aussi libre. Quand on te laisse la place de t’investir, de proposer, c’est merveilleux. Ça a insufflé quelque chose de détendu dans tous les tournages que j’ai vécus par la suite. J’ai repris goût à mon métier.

PULL ET PANTALON BRIONI, MOCASSINS ET BIJOUX PERSONNELS.

M. Tu as beaucoup joué dans des adaptations littéraires. Par affinité ?
J. D. S. J.
 Je lisais beaucoup quand j’étais plus jeune, mais de la fantasy, Harry Potter… C’est un hasard si je me suis retrouvé dans Flaubert et Dumas. Je pense que je corresponds physiquement à un certain type de personnage récurrent dans ces romans. Par ailleurs, il y a eu une vague de films d’époque, dans le sillage du succès du Comte de Monte Cristo. Je crois aussi que le théâtre m’a aiguisé sur la langue qu’on nous demande de parler dans ces films. Ce n’est pas toujours facile de rendre de tels textes concrets et digestes.

M. Comment on le travaille ?
J. D. S. J. 
Ça dépend beaucoup du texte. Pour Merteuil, adapté des Liaisons dangereuses, il était imposant, c’était beaucoup plus difficile de “trouver la mâche”, comme on dit, que pour Dumas, qui est beaucoup plus accessible. Quand je regarde la série, je trouve que ça ne se voit pas, mais mon souvenir du tournage est celui d’un vrai défi, y compris pour les autres acteur·rice·s – j’en avais parlé avec Lucas Bravo. Je dirais qu’il ne faut pas céder à la tentation de dire joliment la phrase. Il faut penser à ce qu’on joue, à qui on s’adresse, et ne pas perdre la situation. Il faut peut-être oublier que c’est de la littérature.

Blouson BRONI.

M. Qu’en est-il du Fantôme de l’Opéra, dont tu tiens le rôle-titre ?
J. D. S. J.
  En fait, le film est une réadaptation contemporaine du roman, ce qui pourrait bousculer les fans même s’il y a déjà eu des adaptations très libres – je pense à celle de De Palma, évidemment. Là, on travaille plutôt le teen movie, un genre actuellement très présent dans les séries, mais bizarrement moins au cinéma. Ce n’est pas une comédie musicale, même s’il y a une toute petite partie chantée. Le réalisateur a voulu mettre en avant l’opéra, avec une séquence finale de quinze minutes. Donc ce n’est pas qu’une toile de fond. J’ai à nouveau beaucoup bossé en amont avec ma coach. Je suis arrivé très préparé. Je savais que ce serait de grosses journées, et que le soir je n’aurais pas envie d’apprendre mon texte, mais de dormir ou de me détendre.

M. Tu as plusieurs fois parlé de ta mère depuis le début de cette conversation. Elle est très importante ?
J. D. S. J.
J’en parle tout le temps, je ne fais pas exprès (rires). Mes parents ne sont pas du tout cinéphiles, j’ai grandi dans la campagne beaujolaise, mais avec toujours une attirance pour le théâtre et le cinéma. C’est ma mère qui nous a inscrit·e·s au théâtre, ma sœur et moi, et elle m’a toujours soutenu dans cette passion. La seule condition était d’avoir le bac, que j’ai eu, et même avec une mention assez bien (rires), qui n’était pas gagnée d’avance car j’étais au CNED, où le taux de réussite est de 30 % je crois. Mais c’était le seul moyen de continuer le conservatoire, où j’avais quinze heures de théâtre par semaine. Elle m’a transmis le goût du cinéma, avec les vidéoclubs, qui existaient encore un peu.

CHEMISE ET PANTALON BRIONI.

M. Comment as-tu vécu le changement de dimension apporté par Le Comte de Monte Cristo ?
J. D. S. J.
J’avais beaucoup plus peur avant que le film sorte, de ne plus avoir ma vie à moi, qu’on me reconnaisse. Et finalement, même si j’ai bien sûr un confort, des privilèges, une considération du métier que je n’avais pas auparavant, ma vie n’a pas changé. La plupart de mes ami·e·s ne travaillent pas dans le cinéma et on n’en parle jamais. Donc tout cela est presque virtuel.

M. Tu as beaucoup travaillé sur des grosses productions. Ressens-tu le besoin de réduire la voilure de tes projets, de renouer avec l’artisanal ?
J. D. S. J. 
Quand on fait des grosses productions, c’est précisément pour s’assurer cette possibilité-là : accepter un projet en annexe 3 qui n’a pas un rond. J’ai peur d’être cantonné à un type de rôle ou de genre. J’ai l’impression d’avoir toujours été plus attiré vers le cinéma d’auteur. Mon idole d’adolescence, c’était Xavier Dolan. J’ai envie de faire un gros projet comme Le Fantôme de l’Opéra ou Le Comte de Monte Cristo tous les deux ou trois ans, en les choisissant bien, mais ne surtout pas faire que ça. À l’inverse, je viens de tourner une comédie romantique franco-indienne ; un autre film, Le Cœur fou, où j’ai appris la langue des signes, le piano, la danse. Je me régale avec ce travail plus poussé. Dans Demande à la montagne, j’ai fait des choses physiques, il fallait porter la caméra dans des sommets… j’ai adoré.

M. Notre magazine fête cette année ses trente ans. Comment appréhendes-tu la question de ton vieillissement et de la trentaine qui approche, toi qui incarnes une certaine idée de la jeunesse et de sa pureté ?
J. D. S. J.
 Depuis un an, j’ai observé une évolution soudaine dans l’âge de mes personnages, de 17-18 ans à directement 30 ans. Je suis content parce qu’il y a quelque chose de plus mature dans les rôles. On peut jouer des personnages de vingtenaires intéressants, bien sûr. Mais là, il y a quelque chose en plus. Par ailleurs, je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que j’allais mourir jeune. Je ne parvenais pas à me visualiser vieux. J’ai fait un peu de thérapie, et maintenant c’est bon, j’y arrive.

TALENT : JULIEN DE SAINT JEAN @ AGENCE SPARKS. GROOMING : POMME SEILER. ASSISTANT PHOTOGRAPHE : ENEA ARIENTI.

Cet article est paru dans notre numéro anniversaire Fall-Winter 2026, WE ARE MIXTE / WE ARE 30 (sorti le 24 septembre 2026).