En réconciliant l’élégance du vêtement et la prise de parole politique, le designer américain s’est érigé en quelques saisons comme le nouveau chef de file d’une mode galvanisante. Rencontre avec un créateur narrateur qui redéfinit la puissance de la garde-robe masculine.

Dans un climat politique mondial de plus en plus tendu où les voix des immigré·e·s et des communautés marginalisées peinent à se faire entendre, Willy Chavarria incarne une réponse audacieuse et porteuse d’espoir pour une industrie de la mode qui semble avoir abandonné ses engagements et ses prises de position. À travers ses vêtements, le créateur new-yorkais ne se contente pas de créer uniquement du beau : il revendique, questionne, affirme. Son travail devient langage, ses défilés des manifestes. Identité, dignité, appartenance : ces thèmes se retrouvent constamment au sein de ses collections, avec une sincérité et une liberté de ton rares dans le milieu de la mode. Fils d’une mère irlando-américaine et d’un père mexicano-américain, Chavarria a vu le jour en 1967 à Huron, dans le comté de Fresno, en Californie, au sein d’une famille ouvrière issue de l’immigration ; et s’est retrouvé, malgré lui, témoin quotidien de la ténacité de celles et ceux qui, dans l’ombre, travaillent sans relâche à bâtir ce qui reste du “rêve américain”.

Ce vécu, marqué par ses origines, son milieu social et son orientation sexuelle, Willy Chavarria l’a absorbé et en a fait une boussole afin de lancer sa marque éponyme en 2015, après avoir vécu de petits boulots et travaillé pour diverses marques comme Ralph Lauren ou American Eagle Outfitters, avant d’être nommé “Senior Vice President of Menswear Design” chez Calvin Klein en 2021. En quelques années seulement, son label – dont le style se veut un savant mélange entre tailoring, streetwear, déconstruction de la masculinité et culture chicano (terme utilisé pour désigner les États-unien·ne·s ayant une ascendance mexicaine, ou plus largement hispano-américaine) – s’est imposé comme la nouvelle marque à suivre et à porter à la Fashion Week de New York. De quoi lui permettre en quelques saisons seulement de recevoir plusieurs prix comme le National Award for Fashion Design en 2022, ainsi que le prestigieux CFDA American Menswear Designer of the Year en 2023 et en 2024.

Mais avec autant de succès, d’exposition et de reconnaissance, c’est comme si les frontières états-uniennes s’étaient révélées trop étroites pour sa vision. C’est pourquoi le créateur a intégré, en janvier 2025, le calendrier officiel de la Fashion Week parisienne afin d’y présenter le défilé anniversaire des 10 ans de sa marque. Présentée dans la Cathédrale américaine de Paris, sa collection FW25 baptisée “Tarantula” dépeignait, au sein d’une fresque vivante dotée d’un banquet et d’éléments issus de l’iconographie catholique hispanique, un panel inspiré des multiples identités de l’homme latino : le pachuco (sorte de sappeur texan connu pour ses costumes colorés oversize), le gaucho (gardien de troupeaux avec ses jeans et chapeaux western), ou encore le cholo (reconnaissable pour son look streetwear inspiré des gangs hispaniques de Los Angeles).

“Le luxe ne m’intéresse pas comme symbole de privilèges. Il m’intéresse comme symbole de vérité personnelle”, avait déclaré le créateur au sortir de ce show littéralement spectaculaire. Un show sublimé par la performance de J Balvin et clos par un final puissant dont la bande-son samplait le désormais célèbre discours pro-migrant·e et pro-LGBTQIA+ de l’évêque de Washington Mariann Budde, prononcé lors de l’investiture de l’homme orange en janvier dernier. Bref, cela faisait longtemps que la mode parisienne n’avait pas vu un statement aussi créatif que politique. Nommé à juste titre, cette année, dans le classement Time des 100 personnes les plus influentes du monde, Willy Chavarria, qui porte au plus profond de lui l’histoire silencieuse de millions d’Amércain·e·s, s’est définitivement imposé comme l’un des designers les plus essentiels de sa génération.

Mixte. Vous avez récemment intégré le calendrier officiel de la Fashion Week de Paris, faisant de votre défilé FW25 l’un des plus commentés de la saison. Avec du recul, comment avez-vous vécu cette toute première expérience ?
Willy Chavarria. Présenter ma collection à Paris a vraiment été un moment mémorable pour moi et toute mon équipe. Mais, même si je défilais dans la capitale française, je savais que je voulais faire quelque chose qui corresponde vraiment à l’image de la marque ; c’est-à-dire qui soit véritablement new-yorkais, tout en parlant au monde entier. C’était donc très important pour moi d’associer l’identité visuelle du label à un message politique fort et universel. Paris était l’endroit idéal pour faire entendre ma voix, car ici les défilés ont plus de visibilité que partout ailleurs.

M. Vos créations sont justement le reflet de votre identité queer et mexicano-américaine. Comment définiriez-vous le style Willy Chavarria ? Peut-on parler d’une mode “queer latino” ?
W.  C. Je ne sais pas si on peut à proprement parler d’une mode queer latino. Cela dit, si certains aspects esthétiques peuvent sembler stéréotypés dans mes créations, c’est qu’ils sont bel et bien vrais. Moi, ce que j’aime montrer, c’est quelque chose d’un peu plus surprenant, qu’on ne voit pas toujours. J’aime notamment dépeindre une forme de masculinité assez marquée – car, habituellement, c’est le côté plus féminin de l’identité queer qui est célébré chez les hommes. À l’inverse, j’aime aussi montrer une forme de féminité très appuyée dans mes créations. Tout ça ne m’empêche bien évidemment pas de mettre en avant des mannequins transgenres hommes, femmes et non-binaires lors de mes défilés. Car, ce qui me plaît avant tout, c’est cette force qui se dégage d’une personne quand elle s’identifie à un genre et qu’elle l’embrasse pleinement.

M. Il y a aussi une forte connotation politique dans vos défilés. Comment intégrez-vous tous ces éléments dans votre processus créatif ?
W. C. Avec mon équipe, quand on commence à travailler sur une collection, on discute d’abord du climat mondial et des sentiments actuels des gens : ce qu’ils veulent en tant que personnes, ce qu’ils ont envie de voir et de ressentir. Ensuite, on écoute de la musique et on fait des recherches d’images. On puise d’ailleurs souvent nos inspirations dans l’iconographie historique des décennies passées, comme les années 1920, 1940, 1950… Cette saison, on s’est beaucoup inspiré·e·s des années 1970. C’est seulement une fois qu’on a ces éléments que tout commence à prendre forme.

M. Le lieu de vos défilés est-il aussi un déterminant dans l’élaboration de vos collections ?
W. C.
Pas forcément.

M. Vous avez pourtant choisi de présenter cette collection FW25 au sein de la Cathédrale américaine de Paris, un lieu de culture états-unienne empreint de références religieuses…
W. C.
C’est vrai, mais c’était plus particulier cette saison. Il s’agissait de notre premier défilé à Paris, et c’était aussi surtout le dixième anniversaire de la marque. Le show en lui-même devait donc beaucoup refléter les saisons passées. L’église, les silhouettes et la mise en scène étaient l’aboutissement de ces dix dernières années.

M. On sent que chez vous le concept de narration est quelque chose de fondamental. Vous considérez-vous comme un storyteller dans le domaine de la mode ?
W.  C. Absolument. Vous savez, j’aime autant le cinéma que la mode, et j’adore raconter des histoires, quel que soit le support utilisé. C’est d’ailleurs ce qui permet de toucher les gens et de créer du lien. En fin de compte, je crois que c’est ça mon objectif : nouer une relation avec les personnes qui s’intéressent à mon travail. Créer ces liens, c’est aussi pour moi le moyen de transmettre un message. Un message d’humanité.

M. Y a-t-il une histoire qui vous accompagne ou dans laquelle vous vous replongez régulièrement ?
W. C. Je n’aurais pas d’histoire spécifique à vous donner… En revanche, ce que je sais, c’est que j’ai toujours aimé les récits avec des thèmes manichéens. Le bien contre le mal, le sacré contre le profane… Ce qui m’intéresse, c’est comment des entités opposées de ce genre coexistent et comment, dans tout ça, on peut arriver à prendre soin les un·e·s des autres.

M. Justement, le t-shirt à message “How we love is who you are” que vous portiez lors du final de votre défilé FW25 illustre bien ce point de vue. Il fait d’ailleurs écho au t-shirt viral pro-trans “Protect the dolls” de Connor Yves ou celui anti-Trump de Patricio Campillo sur lequel est inscrit “El Golfo de Mexico”. Pourquoi est-il important selon vous d’afficher ses convictions politiques en tant que designer ?
W. C. Je ne suis pas du genre à dire aux autres quoi faire, parce que j’ai ma propre mission et ce qui fonctionne pour moi ne fonctionnera peut-être pas pour quelqu’un d’autre. Cela dit, je crois qu’en tant que designers, on a une excellente occasion de transmettre des messages politiques, particulièrement en ce moment. On vit des moments critiques et on assiste presqu’impuissant·e·s à des atrocités, aux États-Unis comme dans le reste du monde. Pour moi, il est impossible de travailler sur quelque forme d’art que ce soit sans reconnaître la vérité sur notre manière de vivre aujourd’hui.

M. En tant que citoyen américano-mexicain queer, comment gérez-vous le fait d’être exposé de cette manière, à l’heure où les discours fascistes et réationnaires s’imposent de plus en plus dans le débat public ?
W. C. Je dirais que, comme beaucoup de personnes queer, j’ai la peau dure. On a passé la majeure partie de notre adolescence et de notre jeunesse à encaisser, à riposter, ou plutôt à se blinder pour résister à la haine. Je pense donc avoir l’avantage d’être quelqu’un d’assez fort. Mais je sais que je dois rester prudent, car actuellement, aux États-Unis, c’est très risqué de dire la vérité sur ce qui se passe. On est dans une époque où on est récompensé·e quand on fait semblant que tout va bien. Je suis conscient d’être dans une position à haut risque, mais je veux faire du bon travail, ça a toujours été ma priorité. Être le meilleur dans ce que je fais. Donc pour l’instant, je regarde au-delà.

M. Vous arrive-t-il parfois de perdre espoir ou de manquer de motivation face à tout ça ?
W. C. Je dois reconnaître que oui. Mais ce qui me sauve, c’est de pouvoir parler à d’autres personnes et de m’entourer de gens qui croient qu’un changement positif est possible. C’est très, très important pour moi. Ça me motive aussi beaucoup d’être impliqué dans des organisations ou des associations qui luttent contre la haine, comme Human Rights Campaign ou ACLU (Union américaine pour les libertés civiles, ndlr).

M. Vous devez être l’une des rares marques à militer aussi ouvertement aujourd’hui. D’autant plus à une époque où la mode semble avoir définitivement mis de côté ses prises de positions antiracistes ou pro-LGBT…
W. C.
C’est vrai qu’en 2020, avec la pandémie de Covid-19 et le mouvement Black Lives Matter, il y a eu une prise de conscience généralisée sur laquelle la mode a surfé. Au point que ça devienne une sorte de tendance et que beaucoup d’entreprises s’engagent en faisant semblant d’être du bon côté de l’Histoire. Car, une fois passé de mode, elles ont vite abandonné ce mouvement. La réalité, c’est que c’est toujours les mêmes mécanismes qui fonctionnent à l’intérieur de ces entreprises. Ceux mis en place par de vieux hommes blancs en costume.

M. Entre votre marque et d’autres labels comme Telfar, Luar ou LaQuan Smith, croyez-vous qu’on assiste à l’émergence d’une nouvelle génération de designers américain·e·s qui ont chacun·e créé leur communauté et commencé à bousculer les codes très établis de la mode Wasp nord-américaine ?
W. C.
  J’en suis convaincu. Je pense vraiment qu’il y a une forte créativité qui émerge aux États-Unis et à New York. C’est toujours comme ça quand les choses vont mal d’ailleurs, la créativité semble devenir plus intéressante. Je pense qu’il faut bien sûr chérir sa communauté, mais il faut voir au-delà pour que d’autres personnes s’intéressent à votre travail. En même temps, c’est beaucoup plus difficile financièrement d’être designer et de lancer sa marque aujourd’hui qu’il y a dix ou quinze ans.

M. Qu’est-ce qui vous a permis de rencontrer le succès selon vous ?
W. C.
J’ai créé mon label en 2015, à l’âge de 48 ans ! Je crois que mes décennies d’expérience dans le milieu de la mode m’ont donné les outils nécessaires pour pouvoir faire face à toute éventualité. Si j’ai pu développer ma marque, c’est parce que j’ai travaillé dans tellement d’endroits différents et que j’ai tout appris : du marketing à la vente, en passant par la distribution, les coûts, les plans de production et le merchandising. Je suis vraiment reconnaissant du chemin que j’ai parcouru, c’est certain. Ça m’a permis aussi de profiter de ma jeunesse. Je me suis beaucoup amusé quand j’étais plus jeune et j’en suis très heureux, car maintenant, je ne me laisse pas distraire.

M. Vous ne vous amusez plus ? Vous ne sortez plus ?
W. C.
Si, bien sûr que je m’amuse, mais je ne vais plus dans les boîtes de nuit, les saunas ou les lieux de drague. Je reste plutôt chez moi, dans l’intimité avec mon mari et mon chien, ou je sors dîner au restaurant. C’est un mode de vie très différent pour moi maintenant, et j’adore ça.

M. Quels conseils donneriez-vous à un·e jeune designer qui souhaite lancer sa marque ?
W. C. Je leur dirais que la chose la plus importante à faire, c’est de trouver un emploi. Même si c’est un travail qu’on déteste, il faut le faire pendant au moins un an. On en tire énormément, car on est confronté·e à beaucoup de choses réelles qu’on ne nous apprend pas à l’école. Beaucoup de designers sont parfaitement capables de créer quelque chose de cool ou de beau. En vrai, cela ne représente que 10 % du travail.

M. Si vous pouviez donner de la place à une histoire trop souvent oubliée ou passée sous silence, laquelle ce serait ?
W. C. Eh bien, il me semble que je le fais déjà en donnant de l’espace aux personnes qui ne sont pas visibles. Et dans ce cas précis, à ceux·celles qui disparaissent : ceux·celles qui sont renvoyé·e·s dans leur pays, qui se voient refuser des soins médicaux, qui sont exclu·e·s de l’armée, ou qui sont éliminé·e·s de la société. Ce que je veux, c’est raconter l’histoire d’une société véritablement égalitaire, où tout le monde est beau et bon. Mon but, c’est qu’on se voie tou·te·s ainsi les un·e·s les autres. Je l’espère vraiment. Mon intention est de changer le cours de la mode afin que cela soit possible.

M. Quelle forme ce changement peut-il prendre ?
W. C. Déjà, on peut agir de manière plus humaine à travers la vente, l’art et ce qu’on crée ou à travers les histoires qu’on raconte. La mode est plus regardée que jamais auparavant dans l’Histoire. Elle influence et inspire tellement de personnes. C’est une formidable plateforme qui est à notre disposition. J’espère qu’on saura en faire bon usage.

M. Qu’est-ce que vous aimeriez que l’Histoire retienne de vous ?
W. C. J’espère sincèrement que les gens se souviendront davantage de la marque que de moi, parce qu’elle porte mon nom – ce que je regrette parfois, car, en réalité, c’est un travail collectif ; les idées et la créativité de tou·te·s les membres de mon équipe ont la même valeur. Ce que j’espère en tout cas, c’est qu’après mon départ, l’héritage de la marque perdure bien au-delà de moi.

Cet article est originellement paru dans notre numéro STORYTELLERS, Fall-Winter 2025 (sorti le 23 septembre 2025).